Il y a tout juste vingt ans, Tony Kushner entamait l’écriture d’Angels in America. Parfaitement ancrée dans les années 80, c’est pourtant au cours de ces dernières années que sa pièce est devenue culte et incontournable.

C’est un fait reconnu : le théâtre est beaucoup plus réactif à l’actualité aux États-Unis qu’en Europe. Tony Kushner, avec Angels in America, a livré au monde un document saisissant sur l’époque reaganienne, le sida, le post-maccarthysme, la religion, l’emprise de la finance sur la société (…), bref, sur les années 80 ! Angels in America, c’est la collision entre les marges et la morale dominante, entre le progrès et la croyance, entre une Amérique mégalomane et une épidémie en forme de châtiment divin. Prior est atteint du sida, son compagnon Louis ne supportant pas la situation, s’en éloigne. Il rencontre alors Joe, un Mormon, conseiller du juge Wilson à la Cour d’appel fédérale et accessoirement homosexuel refoulé. L’épouse de ce dernier, Harper, gère comme elle peut une dépression à coups de pilules magiques, grâce auxquelles elle s’exile au Groënland et rencontre Prior, à l’occasion d’un rêve. Ces personnages, et bien d’autres se croisent et se débattent dans les filets de la fin du XXe siècle. Une pièce toute en correspondances et symétries, de quoi faire le bonheur de ses metteurs en scène. Parmi eux, Krystof Warlikowski a livré l’été dernier à Avignon l’un des spectacles les plus marquants du festival. Saisissant cet ailleurs dramatique trouble entre lyrisme et réalité, trouvant les points d’équilibre entre caricatures et trivialité, le metteur en scène polonais a révélé toute la puissance politique de Angels in America.

Juif, marxiste, homosexuel

«Je m’appelle Tony Kushner, je suis juif, marxiste et homosexuel» ; c’est ainsi que le jeune homme se présente à Pierre Laville, son futur traducteur. Pour ce dernier, Kushner est «le plus grand écrivain de théâtre américain de sa génération, comme l’ont été avant lui David Mamet, Edouard Albee, Arthur Miller et Tennessee Williams». La religion, le marxisme, l’homosexualité : voilà trois clefs pour explorer une œuvre à tiroirs et à doubles-fonds. Il s’agit pourtant d’un théâtre de l’altérité, jamais communautaire, qui soupçonne et laisse en permanence penser que la vérité est dans les marges, tout autour, plutôt qu’au centre. À moins qu’il n’y ait pas de centre du tout, car ici tout le monde est marginal : les mormons se découvrent homosexuels ou drogués au Valium, le grand avocat si proche du pouvoir termine sa vie seul et désavoué… Le récit, aux faux airs de fable millénariste, propose en fait une analyse positive et critique de l’époque. Le mélange de lyrisme et de critique sociale qui caractérise l’écriture de Kushner en fait un «héritier direct de Brecht», explique Pierre Laville. Un héritier direct et typiquement américain, pourrait-on ajouter, tant le marxisme est ici jubilatoire et fantaisiste, loin de l’austérité moralisante de nombreux brechtiens du vieux continent. «Le Grand Œuvre peut commencer», nous dit-on en clôture de la pièce : rarement en effet a-t-on à ce point envie de se redresser au terme d’une lecture ou d’un spectacle.

Tony Kushner, Angels in America, trad. Pierre Laville, L’avant-scène théâtre

Mise en scène Krystof Warlikowski, le 9 mars à 17h, à la Comédie de Valence, Place Charles Huguenel-Valence / 04.75.78.41.70

Opéra de Peter Eötvös, projection vidéo en présence du compositeur,
le 10 mars à 18h, à l’Opéra National de Lyon, 1 place de la Comédie-Lyon 1 / 08.26.30.53.25

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