On connaissait Jean-Luc Lagarce metteur en scène et auteur de théâtre, on le découvre témoin indispensable des années 1980. À travers les récits de ses frasques, de ses angoisses et de ses ambitions, contenus dans les deux imposants volumes de son journal, c’est l’esprit d’un temps que l’on saisit. Un temps d’abord plein d’espoir avec l’élection de François Mitterrand en 1981, puis assombri par l’épidémie de sida. Ces deux événements atteignent avec une puissance inédite le milieu de la culture dans lequel évolue Lagarce, ainsi que les tanières homosexuelles qu’il fréquente le reste du temps, «le bar», comme il dit, ou bien les tuileries. Deux univers que Lagarce traverse avec une distance critique et une sensibilité a priori contradictoires, mais qui se nourrissent l’une et l’autre dans un état mélancolique latent. Il radote son impossibilité à aimer et tombe pourtant sans cesse amoureux ; il se lamente sur son potentiel de séduction mais n’en dresse pas moins un tableau de chasse impressionnant. Aux terrasses des cafés où il rédige son journal, Jean-Luc Lagarce est déjà en représentation : il écrit comme il jouerait la comédie, conscient que ses phrases sont immédiatement projetées dans le temps du lecteur. Ainsi le 23 juillet 1988 confie-t-il : «La nouvelle du jour, de la semaine, du mois, de l’année, etc., comme il était «à craindre et à prévoir» (à craindre, vraiment ?). / Je suis séropositif / mais il est probable que vous le savez déjà». Bouleversant.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.