Sortir les folles de leur cage ; c’est l’une des métaphores récurrentes et l’une des ambitions fortes du livre de Jean-Yves Le Talec, Folles de France, repenser l’homosexualité masculine.

«Durant mon parcours, je me suis rendu compte que les folles étaient présentes partout, notamment sur le front de la lutte contre le sida dans les années 1990, sauf dans les écrits qui traitent de cette période». Privées d’histoire, les folles ? Mises au placard pour le moins, répond en substance Jean-Yves Le Talec, universitaire qui se définit lui-même comme un «sociologue militant». Rédacteur en chef de Gai Pied en 1992, responsable des éditions à AIDES de 1993 à 1995, il compte aussi parmi les figures emblématiques et motrices du mouvement des Sœurs de la Perpétuelle indulgence, sous le titre de Sainte Rita «patronne des causes désespérées». Le projet éditorial est ambitieux : il s’agit de repenser toute l’histoire de l’homosexualité, depuis sa désignation par la psychiatrie jusqu’à nos jours, à travers la figure de la folle. Entre celle que l’on veut enfermer et celle que l’on va voir au cabaret, entre les Gazolines du Front Homosexuel d’Action révolutionnaire (FHAR) et les Sœurs de la perpétuelle indulgence, qui a-t-il de commun ? L’écart à la norme, une perturbation du rapport traditionnel entre sexe et genre, une provocation. Provocation d’ordre moral, esthétique ou politique, la figure de la folle agit dans la plupart des cas comme un poil à gratter, qu’elle fasse rire ou qu’elle dérange jusqu’à faire changer de position. Jean-Yves Le Talec mène une enquête minutieuse dans les écrits scientifiques et médiatiques relatifs aux sexualités minoritaires, mais aussi dans les expressions de la culture populaire ou encore dans les documents militants. La folle apparaît le plus souvent comme proue des luttes homosexuelles, par conséquent en première ligne des assauts homophobes. Car si l’homophobie s’est atténuée au cours du siècle jusqu’à faire l’objet de condamnations pénales, la mise au banc des individus troublant le genre – folles et «camionneuses» en premier lieu – est une constante, autant parmi les homosexuels que les hétérosexuels. Un clivage existe depuis bientôt un siècle, entre les partisans d’une homosexualité normalisée et ceux qui entendent s’affranchir des normes de genre. C’est sur cette ligne de fracture que se sont opposés les homophiles d’Arcadie et les folles du FHAR dans les années 70 et que s’opposent aujourd’hui mouvements queer et défenseurs de l’assimilation. En étudiant l’histoire des folles, c’est aussi le récit de cette alternative politique que raconte avec pédagogie et conviction Jean-Yves Le Talec.

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