Le voyageur homosexuel existe-t-il ? Entre vision romantique et discours marketing, le tourisme gay prend de bien différentes formes.

En 1970 est éditée la première édition de Spartacus, le guide international gay et lesbien. 22 000 adresses y sont aujourd’hui recensées dans plus de 130 pays. Qu’il existe des lieux homosexuels dans les grandes métropoles n’est pas un scoop ; qu’ils constituent des points de repère pour les touristes concernés paraît également assez logique. Mais le gay voyageur existe-t-il au delà des lieux qu’il fréquente ? A-t-il des habitudes spécifiques, un regard particulier, une démarche propre ? Pour Guy Hocquenghem, leader du Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire (FHAR) et auteur du Gay voyage, «les pédés sont des chats, avant d’être des hommes /…/ infatigables arpenteurs des cités endormies». Les exemples de tels arpenteurs ne manquent pas. De Gide en Algérie (L’immoraliste) à Bruce Benderson en Europe de l’est (Autobiographie érotique) en passant par François Augieras, nombreux sont les auteurs qui ont livré des récits de voyages dans lesquels découverte et érotisme sont intimement liés. Si de tels témoignages permettent d’imaginer qu’il existe une «sensibilité» homosexuelle dans les pratiques du voyage, les considérations des professionnels du tourisme sont moins romantiques. Le fantasme du DINK (Double Income No Kids, deux revenus pas d’enfants) s’est superposé à l’image d’homos particulièrement cosmopolites, avides de rencontres et de sensations fortes. C’est pour «répondre aux besoins et exigences spécifiques de leurs clientèles homosexuelles en matière de services, de qualité d’accueil, de sociabilité, de festivités» qu’a été créée en 1983 aux Etats-Unis l’International Gay and Lesbian Travel Association (ILGTA). Il s’agit d’un réseau mondial de sociétés privées et d’institutions désireuses de prendre et compte et de valoriser le tourisme homosexuel. Très présente outre-Atlantique ainsi que dans certains pays d’Europe (Allemagne, Angleterre ou Espagne), l’ILGTA peine à trouver des relais en France. Le tabou communautaire français semble être à l’œuvre dans le domaine du tourisme comme dans d’autres.

De l’entrechat à l’entre soi

Pour Philippe Mugnier, coordinateur de l’ILGTA en France et directeur général de la société Interface Tourism, «s’il y a bien des périodes de l’année pendant lesquelles les homosexuel(le)s ne souhaitent pas être confronté(e)s à des professionnels qui ne comprennent ou n’acceptent pas leurs quelques spécificités en matière de consommation, c’est bien les vacances». Un besoin de «repos communautaire» confirmé par la tendance à la privatisation d’établissements de vacances (réservation d’un lieu pour la clientèle homosexuelle). Afin de pouvoir profiter en couple de leurs congés sans se cacher, ou de pouvoir exprimer librement leur sexualité, une partie des homosexuel(le)s privilégie des lieux qui leurs sont dédiés. Et il ne s’agit pas forcément de Parisiens du Marais qui ne parviendraient pas à sortir du «milieu», comme l’indique Stéphane de l’agence de voyages gay Attitude travels. 90% des clients de l’agence ne sont ainsi pas originaires de la capitale et recherchent des destinations où ils sont certains de ne pas être confrontés à l’homophobie. Stéphane se souvient de ses vingt ans, quand il ne parvenait pas à partir en vacances avec son conjoint et qu’il «finissait au Cap d’Agde sous une tente». Pour lui, qui considère aujourd’hui sa société comme militante, c’est essentiellement cette assurance de ne pas avoir à se cacher que recherchent les gays et les lesbiennes. Et quand on évoque avec lui le soupçon de communautarisme qui pourrait peser sur son activité, le patron d’Attitude travels fait remarquer que sur 3700 agences de voyages, une seule s’adresse spécifiquement aux populations gays et lesbiennes.

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