Quarante ans après avoir réinventé le cinéma allemand en y injectant une bonne dose de queer, le très baroque Werner Schroeter revient avec un film radical et politique, Nuit de chien. Une bonne occasion de se pencher sur une œuvre trop oubliée…

Il est d’autant plus difficile de réduire le cinéma de Werner Schroeter à quelques adjectifs qu’on a bien souvent perdu de vue ses films, qu’on n’est plus vraiment habitués à leur singularité radicale et qu’ils sont tout sauf uniformes. Nuit de chien, film puissant, plongeant au cœur d’une dictature sud-américaine, s’il ne changera vraisemblablement pas la donne — la forme très exigeante et le propos très sombre, très politique, ne permettant pas forcément au grand public de s’en approcher malgré la présence d’acteurs de premier plan, dont Pascal Greggory — permet toutefois de remettre son auteur sur le devant de la scène. D’autant que Schroeter a reçu pour Nuit de chien un prix couronnant l’ensemble de sa carrière lors du dernier Festival de Venise.

Une récompense méritée quand on se souvient qu’il fut, aux côtés de Fassbinder et de quelques autres (Werner Herzog, ou l’activiste gay Rosa von Praunheim dont il était alors l’amant), la figure de proue du nouveau cinéma allemand qui émergea à la fin des années 60. Fassbinder, Praunheim et Schroeter s’imposent alors comme les trois faces d’un cinéma de la modernité prenant en charge, comme nulle part ailleurs dans le monde, l’homosexualité.

Chacun le fait avec sa personnalité et ses armes, créant des œuvres aussi différentes qu’il est possible : un cinéma d’une densité absolue pour Fassbinder, où l’homosexualité n’est qu’une facette de la société ; un cinéma militant, du discours, presque informe visuellement pour Praunheim, qui devient le porte-parole emblématique et provocateur du mouvement gay en gestation ; et pour Schroeter une œuvre baroque et foisonnante, où l’esthétisme dépasse le discours, l’ornement le militantisme, et où sa passion de l’opéra, du théâtre, du dialogue des cultures allemandes et italiennes, son goût du tragique et sa fascination pour la mort font office de bornes identitaires très singulières.

nuit de chien

Un cinéma qui baigne dans un imaginaire gay

C’est peu dire que le cinéma de Schroeter est tout entier baigné d’un imaginaire gay même quand l’homosexualité n’y est présente qu’à la marge : Eika Katappa, son premier film, montre deux amants ; il adapte très fidèlement le Salomé d’Oscar Wilde, offre une jumelle et des amantes à Isabelle Huppert dans Deux, intègre des travestis parmi les actrices de La Mort de Maria Malibran, etc. Mais c’est avec Le Roi des roses, en 1984, que Schroeter signe son chef-d’œuvre, un film stupéfiant dont la puissance homoérotique et «homopolitique» égale celle de Querelle.

Poème visuel déstructuré, languide et décadent, Le Roi des roses est une histoire œdipienne se jouant dans un grand domaine du bord de mer entre une mère (Magdalena Montezuma, icône du cinéma de Schroeter, qui mourra deux semaines après la fin du tournage), son fils à la recherche de la rose parfaite et l’amant de celui-ci, jardinier italien enfermé dans une pièce et sur le corps duquel le jeune homme viendra coudre des roses… Comme souvent chez Schroeter, l’esthétisme baroque tient lieu de narration et de discours, et c’est peu dire que l’incandescence des corps et des désirs masculins dans ce film est d’une intensité rare. À redécouvrir, à l’instar de l’ensemble de l’œuvre d’un auteur aussi exigeant que passionnant. Nuit de chien le prouve à nouveau.

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