110404_9Indeim1Deux ans après la décision de la Haute Cour de Delhi de dépénaliser l’homosexualité, la communauté gay indienne s’organise. Alors que les homos gagnent en visibilité dans les media, certains n’hésitent plus à vivre ouvertement leur différence.

«On se fait la bise ?». S’il n’avait pas la peau mate caractéristique des Indiens, Anurag, 28 ans, pourrait facilement passer pour un jeune minet européen. Petit, fin, élégant, il porte un polo Lacoste noir au col soigneusement relevé et des chaussures de ville italiennes. À peine les présentations terminées, Anurag nous emmène dans un bar branché de Defence Colony, le quartier chic de Delhi. Aucune trace de lassi, de naan ou de chicken curry au menu. Ici, les jeunes Indiens – homos ou hétéros – enchaînent les pintes de bière et se régalent avec des pizzas hors-de-prix. «Mon histoire est loin d’être représentative de la situation des gays en Inde», prévient immédiatement Anurag. Et pour cause : le jeune homme vit librement son homosexualité depuis cinq ans. Une situation rare dans un pays où le sujet reste encore un tabou très fort. Et où la majorité des gays préfèrent taire ou nier leur différence. Après quelques gorgées de Kingfisher, la bière la plus courante en Inde, Anurag nous raconte son parcours. Originaire d’un village près de Delhi, il connaît depuis ses douze ans sa préférence pour les garçons. Le jeune homme décide à dix-huit ans de partir faire ses études à Delhi, pour vivre sa sexualité librement. «D’une façon générale, en Inde, pour exprimer une singularité, quelle qu’elle soit, vous devez fuir votre milieu d’origine», analyse Anurag. Internet joue un rôle important dans l’initiation du jeune homme. Il commence à rencontrer des garçons sur un site de drague. «Lors de ma première visite sur ce site, mes mains tremblaient tellement que je n’arrivais pas à taper sur mon clavier», se souvient-il. À l’époque, Anurag recherche uniquement des partenaires sexuels car «l’idée d’avoir une relation sentimentale avec un garçon ne [lui] paraissait pas imaginable». Il fait son coming-out auprès de sa mère à vingt-et-un ans. «C’était épouvantable, elle ne m’a plus parlé pendant une semaine». Aujourd’hui, la situation s’est détendue, même si Anurag ne parle jamais de sa vie intime à ses parents. Le jeune homme l’assure, son émancipation a été facilitée par son appartenance à un milieu favorisé ; sa famille est brahmane, riche. «Les choses auraient été dix fois plus compliquées si je venais d’une caste ou d’une classe inférieure. Les familles aisées en Inde ont un mode de vie beaucoup plus occidentalisé, avec un accès plus important aux media, à Internet. Et puis, dans les classes supérieures, il existe moins de dépendance financière entre parents et enfants».

Le tournant du 2 juillet 2009

Des parcours comme celui d’Anurag, l’Inde en connaîtra de plus en plus ces prochaines années. La décision de la Haute Cour de Delhi a été un tournant décisif vers une plus grande tolérance de la société vis-à-vis des gays. Le 2 juillet 2009, le tribunal a jugé que le passage du Code pénal indien qui criminalise les rapports sexuels entre personnes consentantes du même sexe portait atteinte aux droits fondamentaux. Une victoire juridique décisive, obtenue notamment grâce au combat d’un groupe d’avocats militants, le Lawyers Collective. «Il y a réellement eu un avant et un après» analyse Dipriye, militant homo originaire de Bombay. Il poursuit : «tout à coup, les Indiens se sont rendus compte que l’homosexualité existait. La visibilité des homos dans les media a explosé. Certains journaux très lus, comme Times of India, le Hindustan Times ou Tehelka peuvent même être considérés maintenant “gay-friendly“». Et la visibilité progressive des gays ne s’est pas arrêtée aux grands media traditionnels. L’Inde a vu se multiplier ces deux dernières années les titres de presse destinés à la communauté gay et lesbienne. Le journal en ligne The Queer Chronicle, par exemple, lancé dans la foulée du jugement de 2009, revendique des milliers de lecteurs dans plus de vingt pays. «Mon but était de faire en sorte de rassembler la communauté», explique son fondateur, Keith. «J’ai choisi de publier mon journal sur Internet pour pouvoir passer outre la censure, mais aussi pour que sa lecture soit accessible au plus grand nombre». Keith se félicite de recevoir régulièrement des lettres de remerciement de jeunes gays : «certains m’avouent avoir osé faire leur coming-out grâce à la lecture de The Queer Chronicle». Autre signe de l’évolution des mentalités, les habitants homos des grandes villes ont désormais leurs soirées. La première jamais organisée en Inde est la soirée Pegs N’Pints, qui a lieu tous les mardis depuis 2009 dans les quartiers huppés du sud de Delhi. C’est là que nous retrouvons Anurag, se déhanchant au son d’un vieux tube de Madonna. «Express yourself, you’ve got to make him», fredonne le jeune homme, avant de disparaître dans la foule.

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