Nouveau président d’Act Up-Paris, Fred Navarro mène avec une cinquantaine d’associations un combat contre l’interdiction des soins funéraires aux séropositifs.

Quand avez-vous pris connaissance de l’interdiction faite aux séropositifs de bénéficier de soins funéraires ?

soins funérairesÀ la mort de mon compagnon. C’était le 21 juillet 2010, autrement dit en pleine période de vacances et nous n’étions évidemment pas mariés, vu que cela nous est interdit par l’État français ; je n’étais donc pas son ayant-droit. Par conséquent, ce n’est que treize jours après son décès que j’ai obtenu l’autorisation de crémation. Arrivé à l’Institut médico-légal pour mon dernier rendez-vous avec Christian, j’ai cru que j’allais défaillir à cause de l’odeur que dégageait sa dépouille et de son visage, qui était marqué par les stigmates de la décomposition. Le message que j’ai entendu de la part du gouvernement ce jour-là, c’était une insulte pour lui comme pour moi : «vous qui aviez une vie indigne, nous vous interdisons d’être digne dans la mort grâce aux soins funéraires».

Perdre une personne chère, c’est déjà suffisamment douloureux pour ne pas en rajouter une couche avec ce genre de situation. Cela fait un an et demi que je suis suivi en psychothérapie pour oublier cette vision de mon dernier rendez-vous avec mon compagnon. À chaque fois que je pense à lui, je vois cette image et il me faut de très longues minutes pour retrouver son visage d’ange que j’aimais tant. C’est insupportable, inhumain.

Comment s’est déroulée la réunion à ce sujet qui s’est tenue le mois dernier au ministère de la Santé ?

Le 6 janvier, notre collectif associatif, qui regroupe quarante-huit associations de lutte contre le sida et les hépatites, a reçu un courrier du ministère : nous étions convoqués pour une rencontre sur ce thème quatre jours plus tard, le 10 janvier. Ni Xavier Bertrand, ministre du Travail, de l’Emploi et de la Santé, ni Nora Berra, secrétaire d’État à la Santé, n’étaient présents ce jour-là. Il n’y avait que le directeur général de la Santé, quelques-uns de ses collaborateurs, les représentants des thanatopracteurs et des Pompes Funèbres Générales, un immunologue et Willy Rozenbaum (chef de service à l’hôpital Saint-Louis et grand expert du VIH)… En tout, une trentaine de personnes.

J’ai exigé de prendre la parole le premier, mais le directeur général de la Santé a préféré la donner à quelqu’un d’autre. J’ai alors branché mon micro pour expliquer combien cette discrimination-là est terrible. Au bout de dix minutes, nous avons claqué la porte de cette énième réunion d’expertise sur les risques de contamination par le VIH encourus par les thanatopracteurs (personnes chargées de l’embaumement et de la conservation des corps, NdlR).

Justement, quel est l’avis des thanatopracteurs sur cette question des soins funéraires aux personnes séropositives ?

La veille de la réunion, nous avons tenu une conférence de presse avec un représentant des Pompes Funèbres Générales et un immunologue qui nous soutenaient totalement. En revanche, il n’y avait pas de thanatopracteurs ; ceux-ci, le lendemain ou le surlendemain, ont réaffirmé leur opposition à la levée de cette interdiction en déclarant qu’ils ne voulaient prendre aucun risque.

Ces risques sont-ils réels ?

Non, pas si on injecte une solution contenant 2 à 6% de chlore actif dans le corps décédé. Le plus aberrant, c’est que mon compagnon a quand même eu droit à une autopsie, mais pas aux soins funéraires, alors que les « risques » dont on nous parle devraient être les mêmes. Actuellement, le ministère prévoit une réunion de travail pour réfléchir aux moyens d’améliorer les pratiques des thanatopracteurs. Tout cela a déjà été fait et refait il y a plusieurs années et nous savons depuis longtemps qu’il n’y aucun risque. Nous, nous attendons maintenant un geste politique. À mes yeux, cette discrimination est volontaire. Comment voulez-vous que les autres professionnels de santé, les dentistes ou les kinés par exemple, ne nous discriminent pas, nous autres séropositifs, après cela ?

 

 

Fred Navarro

Fred Navarro est né le 5 novembre 1960 dans les Cévennes d’un couple de militants gauchistes qui faisaient partie d’un groupuscule maoïste interdit. C’est à travers les discussions entre ses parents et leurs amis qu’il se confronte pour la première fois à la politique. Lorsque son père apprend son homosexualité, dans les années 80, il lui tourne définitivement le dos ; Fred gardera en revanche de bons contacts avec sa mère jusqu’à son décès en 2007.

Au début des années 2000, Fred et son compagnon Christian se tournent vers Act Up-Paris en quête d’aide et de conseils : tous deux sont séropositifs et vivent avec pour seule ressource financière une allocation adulte handicapé de 780€ chacun. En remerciement du soutien qui leur est alors apporté, Fred décide de s’investir dans l’association en tenant sa permanence ; une charge auquel il renoncera toutefois après la mort de Christian, à l’été 2010. Le 17 novembre dernier, cet activiste revendiqué, qui considère que le sida est un prisme révélateur de l’état de la société, a été élu président d’Act Up-Paris (à l’occasion d’un renouvellement du conseil d’administration de l’association) avec pour ambition de porter haut et fort la parole des malades.

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