À la frontière entre le travail d’auteur et celui de plasticien, Mathieu Simonet publie avec La Maternité, son deuxième roman, un récit de l’agonie de sa mère, atteinte d’un cancer.

Quelle est l’origine de La Maternité ?

Mathieu Simonet : Il y a eu plusieurs genèses à ce livre. J’ai toujours aimé faire écrire les gens et cela faisait longtemps que je voulais écrire un livre avec ma mère. Il y a plusieurs années, elle a eu un cancer du sein. Elle a commencé à m’envoyer des textes sur la vie après le cancer et sur sa tristesse qu’on ne s’occupe plus d’elle comme avant. Pendant qu’on travaillait sur ce projet, elle a eu de nouveau un cancer, des os cette fois-ci. Elle est rentrée dans un centre de soins palliatifs. J’appréhendais terriblement d’y aller. Et finalement, je suis rentré dans un lieu que j’ai trouvé très beau, apaisant. Je me suis dit qu’il ne fallait pas que les gens aient peur d’aller dans ce genre d’endroit. Je me suis mis à interroger le personnel soignant.

Toujours cette envie de faire participer des gens à vos livres, de mettre en place des dispositifs…

Mathieu Simonet : Oui, et cela s’est poursuivi ensuite. Dix jours après la mort de ma mère, j’avais prévu d’aller dans une résidence d’artistes, pour écrire sur mon père. Et je me suis dit : «je vais aller interroger ces artistes sur la mort». Questionner les gens, mettre en place des dispositifs ludiques, je fais cela depuis quinze ans. Même pour des livres qui ne voient jamais le jour. Un exemple parmi d’autres : en 2003, j’étais avec un écrivain pour enfants, qui m’a plaqué (Christophe Honoré, aujourd’hui réalisateur, NdlR). Je me suis mis à écrire dans des carnets, jusqu’à réussir à ne plus souffrir…

Écrire ce livre vous a aidé à «faire votre deuil» ?

Mathieu Simonet : Rencontrer des gens pour mon livre m’a fait énormément de bien. Quand ma mère est morte, je me suis senti comme un mort-vivant, mais dans le bon sens du terme. Je me disais : «maman est encore vivante». Et moi, je vivais ma vie comme dans un jeu vidéo. Régulièrement, je traversais la rue sans regarder, en me disant : «on verra bien». Mon deuil n’a en fait duré que le temps de quatre saisons.

C’est difficile d’écrire sur sa famille ?

Mathieu Simonet : La plupart des gens ont besoin d’écrire des choses méchantes sur leurs proches, dans l’espoir qu’ils comprendront que c’était un cri d’amour. Les beaux personnages sont des personnages ambigus, pas mièvres. Quand on écrit sur sa famille, on prête à ses membres beaucoup de défauts pour en faire de beaux personnages. C’est comme si on leur faisait le cadeau de beaux vêtements, mais qu’ils ne le comprenaient pas.

Vous semblez avoir un rapport obsessionnel à l’écriture. Comment l’expliquez-vous ?

Mathieu Simonet : Mon écriture est liée au fait que mon père a toujours voulu que je sois écrivain. J’avais un rapport fusionnel avec lui. À quatorze ans, j’ai compris qu’il était fou. J’allais lui rendre visite dans des hôpitaux psychiatriques. Pendant longtemps, j’ai pensé que seul mon père comprenait mon écriture. Écrire me rapprochait de lui, alors que je ne le voyais pas physiquement. L’écriture était comme une pièce magique, dans laquelle la folie n’empêchait pas de communiquer. Je crois que sans l’écriture, je serai devenu fou moi aussi.

Comment organisez-vous votre travail ?

Mathieu Simonet : Il y a deux phases : la phase d’imagination d’un concept et la phase de collage. J’y passe des heures, tous mes week-ends et mes vacances. Mon amoureux n’en peut plus. Quand j’écris et que je fais du collage, c’est un travail d’automate, très laborieux. Pendant les vacances, je peux écrire dix heures par jour. Je me rends compte du moment où je suis épuisé et je n’arrive pas à m’arrêter. C’est une véritable addiction…

 

Extrait

« Aujourd’hui, je propose à maman d’écrire un roman. L’idée m’est venue dans la nuit, vers trois heures du matin. Y et moi avions discuté tard ; je n’avais pas réussi à trouver le sommeil. Écrire avec maman. La faire écrire sur sa vie et en puiser ou en tirer ce que je veux. Je tourne de plus en plus dans mon lit. L’idée m’excite. Écrire avec maman. La faire écrire. Écrire sur maman. Ce matin, je l’appelle. Je lui parle de mon projet : « Tu pourrais écrire sur ta vie. Commencer à l’époque où tu étais petite. » Maman m’écoute : « C’est drôle que tu me proposes ça ; ça fait quelques semaines que je veux justement écrire. Raconter l’après- cancer, l’après- maladie. Qui est plus dur que la maladie elle-même. Parce que tout à coup, plus personne ne s’occupe de toi. »

La Maternité de Mathieu Simonet (éditions du Seuil)

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