Au pays d’Atatürk, l’homosexualité est légale mais la société demeure très conservatrice.

À 22 heures, la rue ?stiklal ne désemplit pas. Le soir, la foule envahit l’artère commerçante, tandis que les boutiques de vêtements, les cafés et les vendeurs de kebap restent ouverts. Sur la rive européenne du Bosphore, autour de la place Taksim, se trouve le quartier moderne d’Istanbul (par opposition au «vieil Istanbul», le quartier historique et touristique de Sainte-Sophie et de la Mosquée Bleue), cœur de la vie nocturne. Taksim est l’épicentre de la vie gay d’Istanbul. Depuis la rue ?stiklal, on peut voir le drapeau arc-en-ciel qui flotte, dans une petite rue perpendiculaire, sur la façade du bar Sugar & Spice – même s’il n’est pas certain que sa signification soit connue de beaucoup, expliquent les gays turcs. C’est là qu’on rencontre Toga et Marco, l’un stambouliote, l’autre expatrié autrichien. Ces deux habitués des lieux ont vite fait de mener les nouveaux venus à Tekyön, à quelques minutes à pied. Le public, qui se presse sur la petite terrasse du club pour fumer et draguer, a entre vingt et trente ans, comme Sercan, le Turc et Lukasz, le Polonais. À leur tour, ils font découvrir Ekoo, dont les deux o, en forme de signe masculin, ne trompent pas. Le bar est plus petit, étroit, sombre, avec une piste de danse, et bondé.

Taksim, à part en Turquie

Taksim est aussi le quartier du militantisme gay. Le rainbow flag est ainsi bien visible sur le siège de LambdaIstanbul, une des trois associations gays – avec Istanbul LGBTT (qui défend les transgenres) et Spod (qui fait davantage du lobbying) – que compte la ville et qui existe officieusement depuis 1993. Mais la vie gay (et lesbienne, moins visible) de Taksim n’épouse pas la totalité de la vie gay d’Istanbul, qui demeure assez restreinte, au regard quinze millions d’habitants de la ville. Taksim est «vraiment différent du reste d’Istanbul et de la Turquie» précise Turgay, membre de Lambda. La vie de Sercan et Lukasz est ainsi bien éloignée de celle d’Okan. À 32 ans, ce Turc vit son homosexualité hors de Turquie. À Istanbul, il n’utilise quasiment pas Internet et ne va pas dans les lieux gays. Sa vie sexuelle se déroule essentiellement à l’étranger, lors des voyages de deux à trois semaines qu’il fait chaque année, à Hawaï, New York ou encore Mykonos. La vie homosexuelle est d’autant plus secrète et dissimulée que ces dernières années, les gays turcs ont du affronter l’hostilité du premier ministre, Recep Erdo?an, et de son parti islamo-conservateur, l’AKP. Le tournant conservateur se manifeste par exemple par la censure : une procédure est ainsi en cours contre la traduction turque de La Machine molle de William Burroughs. La censure règne également sur Internet : il est impossible de se connecter à GayRomeo (mais Grindr est accessible), à des sites pornographiques et plus généralement à tout site jugé contraire aux bonnes mœurs, même si, expliquent les jeunes Turcs, chacun sait comment contourner les interdits. La sociologue et militante LGBT Pinar Selek s’est réfugiée en France après avoir été accusée de terrorisme.

«L’honnêteté tue»

En Turquie, la question de «dire» ou de «ne pas dire» est essentielle. Elle est au cœur du film Zenne, sorti en janvier 2012 et aujourd’hui disponible en DVD. Il met en scène trois personnages principaux : Can, danseur à l’homosexualité affirmée et affichée, Ahmet, bear, étudiant, qui dissimule son homosexualité à ses parents, particulièrement traditionalistes, et Daniel, un photoreporter allemand. Sorti dans une quarantaine de salles, Zenne est un événement : il est le premier film grand public à évoquer aussi directement l’homosexualité et le quotidien des gays. «L’honnêteté tue parfois» est le sous-titre du film, et ce qu’explique Ahmet à Daniel qui lui demande pourquoi il ne dit pas la vérité à ses parents. Le film de Mehmet Binay et Caner Alper est librement inspiré de la vie d’Ahmet Y?ld?z, gay de 26 ans, assassiné en 2008 par son propre père, qui n’a été ni arrêté ni condamné – un meurtre qui est loin d’être une exception. L’hommage rendu par les réalisateurs à leur ami a été primé : le film a reçu de multiples récompenses au festival du film d’Antalya, le plus prestigieux de Turquie, et à l’étranger, comme à Monaco, Amsterdam, San Diego ou Vienne. Le film souligne combien la discrétion, le souci de «ne pas faire gay», est une préoccupation des Turcs. Alors que Can se moque de ses cheveux cours, Ahmet lui répond qu’il «ressemble au moins à un vrai homme». Surtout, le film insiste sur l’épreuve que représente le service militaire pour les gays. L’homosexualité est considérée comme une maladie justifiant l’exemption. Mais encore faut-il la démontrer. L’armée exige des preuves, en l’occurrence des photos ou des vidéos de relation sexuelle où le demandeur doit être reconnaissable et pénétré. D’après l’hebdomadaire allemand Der Spiegel, l’armée turque dispose ainsi «d’une des plus grandes collections de photos pornographiques au monde». Pour les militants LGBT, explique Turgay, la réforme du service militaire est une «priorité».

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