Rencontre avec Roland Auzet, directeur du Théâtre de la Renaissance à Oullins.

C’est la première fois que vous êtes à la tête d’un établissement culturel. Comment abordez-vous votre mission en tant que directeur de théâtre ?

Roland Auzet : Avec l’équipe de la Renaissance, je cherche à forger un projet nouveau. J’arrive dans un lieu résolument tourné vers le théâtre et la musique avec, jusqu’à présent, une esthétique qui était celle de l’opérette. Je cherche comment, dans le cadre de la même mission, parvenir à décliner quelque chose de plus actuel. C’est-à-dire un projet davantage tourné vers les nouvelles écritures, privilégiant une approche plus transdisciplinaire du corps, de la présence de l’interprète et de la relation entre théâtre et musique. Le tout avec des artistes dits «contemporains», mais que je préfère qualifier d’«artistes d’aujourd’hui». Pour moi, «contemporain» désigne désormais une esthétique qui renvoie au XXe siècle.

Nous ne sommes plus dans cette esthétique contemporaine ; je veille à ce que les artistes présentés ici soient des témoins et des passeurs du monde d’aujourd’hui. En cela, ils me paraissent plus «actuels» que «contemporains». C’est sain de se dire que l’on est missionné pour faire vivre un lieu avec la création et le répertoire. Il faut que les lieux vivent : au bout de trois ou six ans, je n’aurai sans doute plus d’idées pour ce territoire et quelqu’un de formidable avec plein d’idées nouvelles prendra sûrement la succession. C’est une nécessité, il ne faut pas avoir peur de se retrouver dans une situation compliquée. Cela crée une dynamique, une vie. Je suis sûr, et vous pouvez l’écrire, que je ne resterai pas quinze ans dans ce lieu.

L’année dernière, lors de votre arrivée à Oullins, vous avez hérité de la programmation de votre prédécesseur. Peut-on dire qu’il s’agit cette année de votre première saison au Théâtre de la Renaissance ? Quel en est le fil conducteur ?

Roland Auzet : Absolument. Le fil conducteur, c’est cette idée d’actualité que j’évoquais ainsi que la présence d’écrivains de plateau qui manient des outils et des langages d’aujourd’hui. Je ne suis pas moderniste, je ne cherche pas à faire moderne : ce sont des gens qui écrivent avec les outils de leur temps, de notre temps : le plateau évidemment, mais aussi les technologies nouvelles, comme dans Müller Machines, Sun ou encore D’où leur de la fugue. Je ne peux pas imaginer que l’on ait une vision de la relation théâtre et musique fondée sur le XIXe siècle, sur l’opérette. Donc, j’ai travaillé avec autre chose pour attirer de nouveaux publics. Ce théâtre est résolument un théâtre populaire, mais d’aujourd’hui, avec des projets innovants et internationaux.

Pouvez-vous nous présenter Samuel Sighicelli, l’artiste associé à La Renaissance cette saison ?

Roland Auzet : C’est un compositeur, tout d’abord. Comme cette scène est une scène conventionnée théâtre et musique, il m’a semblé important de choisir un artiste associé qui soit compositeur. Il a la spécificité de s’intéresser aux rapports théâtre et musique, il fait œuvre de cette écriture-là. Il présentera notamment The Need for Cosmos, une pièce sur l’utopie en référence au voyage sur la Lune, qui résonne d’ailleurs avec l’actualité récente de la disparition de Neil Armstrong. Il travaille à partir des textes autour de cette utopie et il revisite de manière actuelle le souffle de la musique des années 70. Il est également pianiste, il reviendra à plusieurs reprises cette saison, notamment pour un fabuleux concert pour piano, vidéo et électronique qui s’appelle L’Ile solaire.

Parallèlement, vous vous êtes entourés d’artistes «compagnons» pour cette saison ?

Roland Auzet : Oui, il y aura d’autres compositeurs comme Heiner Goebbels ou Wilfried Wendling. Dans un théâtre populaire, il faut qu’il y ait des gens qui travaillent. J’aime l’idée du travail artistique. Finalement, la représentation prend trop de place. Le théâtre est un lieu où les artistes travaillent et pas simplement où les bourgeois viennent s’asseoir et faire de la consommation de biens culturels. J’aime l’idée qu’il y ait un groupe d’auteurs, de compositeurs, de metteurs en scène qui soit au boulot. Dans ce panel de personnes, on trouve donc Fabrice Melquiot, Jacques Bonnaffé… Par ailleurs, nous avons créé un service de production qui n’existait pas avant, avec plus de cent cinquante dates de tournée dont la reprise d’Histoire du soldat avec Thomas Fersen.

Vous accueillez deux spectacles de la Biennale de la Danse par deux artistes japonais, Kaori Ito et Hiroaki Umeda. Pourquoi ce choix ?

Roland Auzet : Le fait qu’ils soient tous deux Japonais n’est pas une volonté, mais il s’agit de deux projets forts d’un point de vue visuel et musical. Ce sont deux solos, deux projets scénographiques qui correspondent bien à notre théâtre. C’est en partenariat avec Dominique Hervieu que nous avons souhaité accueillir ces deux projets-là, qui jouissent de la qualité artistique que l’on reconnait à la programmation de la Biennale.

De la danse, des marionnettes, du cirque : la tendance de la saison est clairement à la transdisciplinarité ?

Roland Auzet : Oui, il y a une nécessité pour les arts de se nourrir les uns les autres. C’est comme l’interpénétration des civilisations : s’il n’y a pas d’immigrés aujourd’hui en France, dans trois cents ans, c’est terminé. Il en va de même pour les arts. La transdisciplinarité a toujours existé : l’opéra en est le plus bel exemple. Grâce à l’opéra, le théâtre, la musique et la danse ont vécu des étapes fondamentales de leur évolution. Il faut garder des espaces de mutualisation pour permettre aux écritures de continuer à se développer. Sinon, les arts du spectacle se retrouveront dans des impasses.

Pouvez-vous nous parler des trois créations personnelles que vous présentez cette année ?

Roland Auzet : On reprend Histoire du soldat avec Thomas Fersen, première pièce du XXe siècle qui fait changer l’histoire de la musique. Je crée également une pièce, Tu tiens sur tous les fronts, à partir des écrits de Christophe Tarkos, jouée par Hervé Pierre, de la Comédie Française, et Pascal Duquenne, l’acteur du Huitième Jour. Par ailleurs, je monte un texte de Fabrice Malquiot en janvier, Aucun homme n’est une île, un face à face entre un acteur virtuel et un jeune comédien. C’est un spectacle jeune public qui s’inspire du phénomène des hikokomori, ces adolescents qui s’enferment dans un monde virtuel. Un véritable avatar a été créé par l’Université de Montréal à partir du comédien et on interroge le gouffre du virtuel dans le cadre de ce face-à-face.

À côté de pièces très actuelles, servies par les nouvelles technologies, vous présentez également des spectacles du répertoire comme Lettre au père de Kafka, Jean la Chance de Brecht ou encore Mort d’un commis voyageur de Miller.

Roland Auzet : Oui, en effet, mais c’est de l’universel. Lorsque Jean-Quentin Châtelain dit les premiers mots de la Lettre au père, nous sommes tous meurtris au fond de nous-mêmes, parce que ces mots sont incroyables et sont passés dans une universalité du questionnement des êtres. Au fond, ce sont des poètes qu’il faut inviter, des poètes au sens large : de la musique, du plateau, du théâtre. C’est cette émotion que je veux pour tout le monde.

Pour finir, y-a-t-il un spectacle en particulier que vous souhaitez défendre ?

Roland Auzet : Oui, un spectacle un peu difficile : Le Royaume d’en-bas de Pierre Jodlowski, un dispositif musical d’un compositeur à découvrir, sans acteur célèbre comme Charles Berling dans Gould et Ménuhin en début de saison, ou Denis Lavant dans Müller Machines.

Quelles sont les actions du Théâtre autour des spectacles et des créations ?

Roland Auzet : Nous sommes en train de mettre sur pied une Maîtrise à la Saulaie avec les enfants du quartier, dont le premier spectacle sera donné en juin. En outre, nous allons créer un orchestre à la Renaissance, composé d’une quinzaine de musiciens qui joueront à la fois ici et en tournée.

 

Photo : Nandit Desai

 

www.theatredelarenaissance.com

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