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Ne plus se travestir. Ou se travestir. Telle est la question. Ou plutôt : ne plus travestir sa réalité, ou se travestir si c’est son identité. Tout est dans le beau titre du merveilleux livre féroce et intensément juste de Jeanette Winterson, qu’il suffit d’inverser : pourquoi être normal quand on peut être heureux ? Et être heureux, c’est être soi. Qu’importe ce que cela recouvre. Travesti, gay, lesbienne, trans, ou autre, que sais-je ? La normalité, telle que voudrait la lui voir adopter la mère de Jeanette, n’est qu’un pis-aller, qu’une manière d’effacer sa différence : cachez cette homosexualité que je ne saurais voir, aurait pu dire Molière, et c’est contre quoi Jeanette est en lutte… C’est une violence, cet impératif de normalité, cette injonction à se fondre dans la norme, à abandonner ce que l’on est pour ce qui paraît acceptable aux yeux de la société. Une violence terrible, qui détruit de l’intérieur, qui empêche de vivre, puisqu’on ne vivrait pas selon le modèle admis. Voyez le héros d’Un garçon parfait, le si poignant roman d’Alain Claude Sulzer, dont toute l’existence, dans le palace suisse où il serveur, se passe à masquer ses goûts et ses désirs. Que reste-t-il de lui quand tout s’achève, lui qui n’a vécu que clandestinement, dans la honte et le mépris de lui-même ? Alors, contre la norme, la marge ? Celle où s’épanouit Sophia, la fleur vénéneuse et entêtante du Travesti de David Dumortier, poète et prostituée, travestie surtout, prenant et donnant du plaisir à tous les hommes de passage, surtout les moins intégrés à la société, immigrés, pauvres, sans-papiers. Sophia qui, en se travestissant, choisit fondamentalement de ne plus se travestir. Travesti, peut-être le texte le plus magnifique du moment et le plus dérangeant aussi dans sa beauté à la Jean Genet, tant il vient contrarier nos désirs politiques d’une normalité qui s’ouvrirait — enfin ! — à nous, au moment où mariage et adoption s’apprêtent à devenir une réalité pour les gays et les lesbiennes… À la norme de s’adapter à nos différences revendiquées, et plus l’inverse.

Jeanette Winterson, Pourquoi être heureux quand on peut être normal ?, éditions de l’Olivier, 21€
Alain Claude Sulzer, Un garçon parfait, Babel/Actes Sud, 7, 70€
David Dumortier, Travesti, éditions Le Dilettante, 17€

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