Le 22 décembre 1894, le capitaine Alfred Dreyfus est condamné à l’unanimité pour haute trahison, avant d’être dégradé et déporté au bagne. Il faudra attendre plusieurs années et une lutte acharnée de ses partisans contre l’antisémitisme, le poids de l’armée française et la force du nationalisme pour que son innocence soit reconnue. Le livre Le Dossier secret de l’Affaire Dreyfus se penche sur un aspect méconnu (et délaissé par les historiens) de cette histoire : le rôle joué par l’homosexualité dans l’accusation. Ses auteurs ont entrepris de reconstituer le «dossier secret» constituée par l’armée, qui fut communiqué aux juges qui se prononcèrent sur la culpabilité de Dreyfus (mais pas à la défense). Sa composition initiale fut perdue, mais Pierre Gervais, Pauline Peretz et Pierre Stutin ont entrepris, par un minutieux travail d’archives, de le reconstituer tel que les juges le consultèrent en 1894. Ils peuvent ainsi décrire la «mécanique intellectuelle» de l’accusation, mécanique où l’homosexualité occupe une place importante. Les accusateurs de l’officier juif ajoutèrent en effet dans le dossier des extraits d’une correspondance amoureuse entre Maximilian von Schwartzkoppen et Alessandro Panizzardi (attachés militaires et espions travaillant respectivement pour les ambassades d’Allemagne et d’Italie), auxquels Dreyfus fut soupçonné d’avoir vendu des informations. Dans un Paris de la Belle-Époque où les puissances étrangères ne cessaient de s’espionner, cette correspondance érotique permit au contre-espionnage d’appuyer la thèse de la culpabilité du capitaine. Les pièces homosexuelles ne concernaient pas Dreyfus mais révulsèrent les juges, expliquent les auteurs. Pour les accusateurs, haine du juif et haine de l’homosexuel s’entremêlèrent, car tous deux étaient alors considérés comme partageant des «vices menaçant la Nation». Sans qu’aucune preuve n’accable le capitaine, l’entrelacement des imaginaires antisémites et homophobes permit ainsi de faire condamner Dreyfus. Passionnant par l’éclairage nouveau qu’il apporte sur l’affaire, le livre pose également de saisissantes questions sur la manière dont l’histoire s’écrit.

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