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Qu’il est étrange et beau le cinéma de Vincent Dieutre. Qu’il est intense et pénétrant. Qu’il est juste. Qu’il est unique. Qu’il sait nous parler de nous, autrement, en ne parlant que de lui, et de lui dans le monde que nous partageons. Car Jaurès, c’est lui, lui à la fenêtre d’un appartement dominant ce quai de canal à Paris où le sexe gay fut si intensif et est remplacé désormais par un squat de sans-papiers afghans. Et voilà comment un film intitulé Jaurès ne peut être que politique, et comment un film de Vincent Dieutre ne peut être qu’au plus proche de son désir et de sa peau. Car cette fenêtre d’où il filme les allées et venues de ces marginaux de nos sociétés modernes, cette fenêtre, c’est celle de l’amant de Dieutre, un homme dont il dit sans barguigner tout ce qu’il sait, tout ce qu’il ressent d’amour, de désir, de plaisir, alors même que cet homme est sorti de sa vie. Douloureusement. Définitivement. Dans ce film sur le dedans et le dehors, Dieutre nous rappelle que les amours gay, ce n’est pas que le couple institué, institutionnalisé, que c’est autre chose que l’on bricole, sans règles préétablies, chacun pour soi, et que c’est bien aussi même si cela fait souffrir, et que c’est aussi bien que le mariage pour tous. Il y a là une alchimie rare, une position précieuse qui nous évite de passer sous la toise et que Dieutre est un des seuls à oser encore tenir avec ce talent d’esthète qu’il partage avec Mathieu Riboulet. Car la langue de ces deux-là est empreinte des mêmes résonnances, nourries pareillement de chair et de culture, d’aujourd’hui et d’hier, de sang, de foutre, de mort, d’intelligence et de lucidité. Dans ses extraordinaires Œuvres de miséricorde, Riboulet mixe tout cela, l’Histoire et le cul, le Caravage et les morts de 14-18, sa condition d’homosexuel et les impératifs des Évangiles, l’Allemagne et le corps des Allemands, réussissant un essai virtuose et tourbillonnant, riche du monde et du plus intime, riche surtout et magnifiquement d’un regard sur nous, pédés d’ici et maintenant, qui ne s’embarrasse d’aucune soumission à aucun dogme béatement acceptable.

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