Apparue en réaction à l’épidémie de sida, la revendication du «mariage pour tous» semble sur le point d’aboutir. Certains imaginent déjà la suite…

Dans le très beau film de Sébastien Lifshitz, Les Invisibles (sorti le 28 novembre), une scène d’archives replonge le spectateur dans l’effervescence politique de l’après-68. On y voit des membres du Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire (FHAR) exiger la fin de l’hétéro-patriarcat et dénoncer la famille et le mariage comme des institutions bourgeoises. En plein débat sur le «mariage pour tous», le contraste avec les slogans actuels du mouvement homosexuel est évidemment saisissant. Si fort, même, que d’aucun-e-s accusent le militantisme gay de s’être dévoyé, voire «embourgeoisé», en abandonnant ses ambitions révolutionnaires des années 70.

En réalité, l’activisme homosexuel de ce qu’on a appelé «la parenthèse enchantée» (entre la libération sexuelle et l’apparition du sida) ne se résume pas au FHAR, qui décline dès le milieu de la décennie. En 1979 apparaît ainsi le Comité d’Urgence Anti-Répression Homosexuelle (CUARH), qui se concentre sur des revendications plus ciblées, plus précises (comme par exemple la fin des «interdictions professionnelles», c’est-à-dire les licenciements pour cause d’homosexualité).

Une protection juridique nécessaire

Par ailleurs, la revendication du «mariage pour tous» ne peut se comprendre sans un retour sur l’apparition de l’épidémie de sida au début des années 80. Celle-ci a marqué en effet une véritable cassure dans l’histoire du militantisme homosexuel pour au moins deux raisons. D’une part, parce que la maladie a emporté bon nombre des figures les plus actives de la décennie précédente (l’exemple le plus emblématique étant sans doute celui de Guy Hocquenghem, fauché à l’âge de 42 ans), et avec eux la mémoire de leurs luttes. D’autre part parce qu’elle a coïncidé avec la dépénalisation complète de l’homosexualité (fin de la surveillance policière, égalisation de l’âge de consentement à quinze ans) et donc avec l’aboutissement de l’une des principales revendications du CUARH.

Les priorités changent alors : l’urgence, c’est le soutien aux malades et à leurs proches, à une époque où il n’existe aucun traitement contre le VIH. Le mariage, jadis voué aux gémonies, devient alors, pour des couples fragilisées, voire brisées par la maladie et la mort, une forme de protection juridique nécessaire, sinon souhaitée. Dans ce contexte radicalement différent, réclamer le droit de passer devant monsieur le maire pour sceller son amour est-il forcément un acte normatif ? Didier Eribon ne le pense pas : «la subversion des normes instituées passe souvent par des revendications qui tendent à changer la loi et le droit» écrivait-il en 2010 dans De la subversion. Droit, norme et politique.

Vers une nouvelle forme d’union purement contractuelle ?

Enseignant et gay, l’essayiste Lionel Labosse s’irrite au contraire de voir la monogamie érigée en unique horizon désirable des homosexuels : il a fait paraître en avril dernier Le Contrat universel : au-delà du «mariage gay», dans lequel il estime que le mariage est un « piège » pour les couples de même sexe et plaide pour la création d’«unions dans lesquelles chacun des contractants serait à égalité avec chacun des autres». Et si sa voix est actuellement minoritaire, nul doute que ses réflexions alimenteront les débats de l’après-mariage.

 

Le Contrat universel : au-delà du «mariage gay» de Lionel Labosse (éditions À poil)

 

Photo : Mariage lesbien à New York, 24 juillet 2011 © José Antonio Navas

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