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Groupe de Libération Homosexuelle de Lyon, le 1er mai 1979

Un ouvrage paru en décembre dévoile les dessous de la vie gay lyonnaise dans les années 70.

«Moi, qui apparais à la scintillante écume de Paris, je peux venir sur ce plateau et dire que je veux vivre ma sexualité librement» explique Jean-Louis Bory à la télévision, en 1977. L’écrivain, une des rares voix de l’expression publique de l’homosexualité, affirme au psychiatre qui lui fait face qu’«il y a des tas de gens qui, à cause de gens comme vous, crèvent dans des provinces. Ces gens-là sont malheureux parce que justement des gens comme vous les traitent de névrosés, de névropathes, les rejettent hors de la société». L’écriture d’une histoire de l’homosexualité à Lyon dans les années 1970 résonne ainsi comme un écho aux préoccupations de Jean-Louis Bory. Comment se vit l’homosexualité dans ce qui peut être considéré comme une « grande ville de province » ? Dans une ville réputée pour être catholique et conservatrice, mais dont la taille permet l’anonymat et la discrétion et qui attire gays et lesbiennes de toute la région ? La dépénalisation de l’homosexualité n’a lieu qu’après l’élection de François Mitterrand, en 1981-1982. Ce qui n’empêche pas la formation, dès la décennie précédente, d’une « sous-culture » homosexuelle (un espace homosexuel dans une société hostile) et même de sous-cultures, car ces espaces sont multiples, avec leurs propres lieux et codes. À Lyon, dans les années 1970, « faire les quais » constitue l’une des expressions les plus courantes de cette sous-culture. Sur la rive droite du Rhône, de Gerland à la Tête d’Or, on trouve alors un grand nombre de « tasses », une de ces pissotières éparpillées dans la ville, un lieu de drague souvent très fréquenté et affublé d’un surnom (celle de la Guillotière est ainsi rebaptisée « Notre-Dame d’Alger » !). Mais on drague également dans des bars ou des boîtes, notamment au Mylord (quai Pierre Scize), au Cercle Lautréamont (rue Saint-Georges) ou à la Petite Taverne (rue René Leynaud). Pissotières, bars et discothèques sont des hauts lieux de la vie gay, chacune avec leurs traits et leur public spécifiques (les hommes mariés sont ainsi plus nombreux dans les tasses que dans les boîtes !). On pourrait citer bien d’autres lieux de sociabilité gay à Lyon : la Bohême, le Guardian, l’Ourse verte, les Gémeaux, l’Épi bar ou le Jabberwocky, sans oublier les restaurants, à l’image des Feuillants, ou les saunas, comme l’Oasis ou le Bellecour. Mais tous les homosexuels ne les fréquentent pas : les plus militants dénoncent férocement le « ghetto » que constituent à leurs yeux les tasses et les boîtes.

Affirmer le caractère politique de l’homosexualité

Au sein des mouvements de gauche lyonnais – et en particulier ceux qui se retrouvent sur la Croix-Rousse – sont apparus un Groupe de lesbiennes et un Groupe de libération homosexuelle. Fidèles à la pensée politique de l’après-68, ils contestent radicalement la société et les structures de la sexualité et affirment le caractère politique de l’homosexualité. Ils éditent des revues et participent triomphalement, sous des banderoles provocatrices qui indignent certains manifestants, au défilé du 1er mai 1979. Tout n’est cependant pas rose. Les descentes policières sont monnaie courante, dans les tasses ou dans certains bars, et provoquent des drames. Le Cercle change d’adresse et de nom à plusieurs reprises. Le « milieu », c’est-à-dire les bandes de truands, dont la plus connue est le « gang des Lyonnais », veille également. En décembre 1979, la Petite Taverne est ainsi dévastée par un incendie qui n’a rien d’accidentel mais est lié au racket. Les patrons de boîte sont donc obligés de négocier avec la police pour certains, avec les truands pour d’autres. Au fil de ces histoires et fragments de vie s’écrit une autre histoire de Lyon, une histoire dissidente. C’est là une grande leçon des mouvements minoritaires, (féministes ou noirs, par exemple) : l’histoire est un combat politique et il faut sans cesse lutter pour contester sa version dominante. Le passé de Lyon ne se résume donc pas seulement à l’histoire « officielle » de la ville, réduite à la liste de ses maires et de ses institutions, mais englobe aussi – et peut-être avant tout – ces fragments de vies.

Antoine Idier, qui collabore à Hétéroclite depuis 2010, a publié en décembre Dissidanse Rose. Fragments de vies homosexuelles à Lyon dans les années 70 (éditions Michel Chomarat), un ouvrage qui reprend pour l’essentiel son mémoire de 4e année, dirigé par Renaud Payre et soutenu en juin 2010 à l’Institut d’Études Politiques de Lyon.

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5 Réponses à “Gay Lyon in the 70’s”

    • Romain Vallet

      L’ouvrage est disponible notamment à la librairie Le Bal des Ardents (17 rue Neuve-Lyon 1er). Comme il est paru chez une toute petite maison d’édition, il est difficile de le trouver en ligne, notamment sur les grandes plateformes comme Amazon. Mais si vous ne pouvez pas vous déplacer sur Lyon, n’hésitez pas à contacter Le Bal des Ardents (cf. les coordonnées sur http://www.lebaldesardents.com/page_10,fr,8,10.cfm), qui devrait pouvoir vous l’envoyer. Le livre est vendu 20€.

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  1. Nathasha

    Excellente enquête ! franchement c est une page d histoire LGBT pour comprendre l évolution de la ville et de certain quartier

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  2. claire

    Il faut a tout prix que je me procure le livre. J’ai fréquenté le milieu gay et lesbien plus tard dans les années 80.

    Il me tarde que quelqu’un s’attaque a un ouvrage sur les lieux gays et lesbiens des années 80: Le Venus, le Damier, que de souvenirs …

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  3. Graham

    Merci pour cet article, ces petits rappels d’une époque qui semble bien loin. Mais je crois qu’on ne peut pas dire que « les militants dénoncent férocement [... ] les tasses ». Bon nombre d’entre nous les fréquentions à l’occasion (mes propres visites, plutôt rare par timidité, toujours des fiascos…), c’était les descentes de flics dans les tasses qu’ils dénonçaient. Super la photo, celui qui saute en l’air est maintenant père moine dans un ordre contemplatif, dans les Alpes, je crois…

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