Une de février 2012«Le bon côté de l’Histoire, c’est nous !»

(Slogan du collectif Les OUTragés de la République lors des manifestations des 26 et 27 janvier 2013)

En début d’année, nous pointions du doigt dans ces colonnes l’absurdité d’un des arguments les plus fréquemment utilisés par les adversaires du « mariage pour tous » (la non-représentativité des associations LGBT qui défendent la mesure). Ce mois-ci, c’est plutôt le camp d’en face qui aurait tendance à nous fatiguer avec son autocélébration décomplexée et sa certitude naïvement affichée d’aller dans le sens de l’Histoire. Un concept dont on pensait être revenu depuis Condorcet, Hegel, Marx et Fukuyama, mais qui a toujours ses défenseurs, persuadés d’avoir trouvé-là l’argument ultime et bien commode qui justifierait n’importe quelle cause. Alors oui, il est indéniable que depuis les années 60, l’évolution de la condition des homosexuels, des bis et des trans dans la plupart des pays occidentaux va plutôt dans le bon sens : les sociétés se font plus tolérantes, les législations discriminatoires régressent et de nouvelles apparaissent, non plus pour réprimer, mais bien pour protéger ceux que l’on qualifiait naguère de «fléaux sociaux». De même, on peut raisonnablement prédire qu’en cas d’alternance en 2017, la droite française, qui est aujourd’hui quasi-unanimement vent debout contre l’ouverture du mariage et de l’adoption aux couples de même sexe, n’osera pas revenir sur une telle réforme et s’y ralliera bon gré mal gré. Et que ce qui fait tant débat aujourd’hui apparaîtra comme une évidence pour une large majorité de nos concitoyens dans quelques années. Voilà pour l’avenir à court terme de notre petit coin de planète. Mais au-delà, qui se risquerait à faire des prédictions sur ce que sera le monde d’ici seulement un siècle ? «Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles», écrivait Paul Valéry au lendemain de la Grande Guerre. Près d’un siècle plus tard, l’état de santé desdites civilisations, confrontées à une multitude de crises systémiques (économiques, sociales, politiques, écologiques…) n’inspire guère plus de confiance. Ce que des décennies de travail militant ont patiemment construit, une catastrophe politique toujours possible pourrait le balayer en quelques mois. Et ce que nous appelons « démocratie » et ses corollaires (un peu moins d’inégalités entre homme et femmes, entre hétérosexuels et homosexuels) ne sont en rien à l’abri d’un futur effondrement. Cet argument selon lequel le mariage pour tous aurait déjà reçu l’onction de l’Histoire est donc contre-productif parce qu’il n’a jamais convaincu personne et qu’en fermant la porte à tout dialogue (qui voudrait aller contre un mouvement inéluctable ?), il ne fait que braquer les opposants dans leur refus de l’égalité des droits. Et il est dangereux parce qu’il revient à considérer de fragiles conquêtes comme des acquis sur lesquels il serait possible de se reposer, en se laissant doucement porter par un prétendu « sens de l’Histoire », qui serait celui d’un progrès ininterrompu.

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