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Portrait du chevalier d'Éon par Thomas StewartLa pratique du travestissement peut prendre plusieurs formes mais elle est avant tout synonyme de liberté.

En choisissant pour thème de sa troisième édition l’histoire de la représentation du travestissement au cinéma, le festival Écrans Mixtes nous pose une sacrée colle : qu’est-ce qui pousse certaines personnes à endosser des habits habituellement réservés à l’autre sexe ? Il y a bien sûr le fétichisme sexuel, qui est souvent le fait d’hommes hétérosexuels – dont le célèbre réalisateur de séries B américain Ed Wood, qui met en scène ses propres fantasmes dans son film Glen or Glenda? (1953). C’est l’objet du premier long-métrage documentaire de Chantal Poupaud, Crossdresser, justement programmé au cours du festival. Le film permet de rentrer dans l’intimité de quatre hommes, qui ne sont ni homos ni trans mais pour certains mariés et pères de famille, et qui ressentent le besoin de se glisser régulièrement dans la peau et les costumes d’une femme. Ce travestissement s’effectue le plus souvent dans l’intimité de leur foyer, parfois en secret même de leurs épouses, en raison du stigmate social qui désigne les cross-dressers comme des «pervers». Il en va différemment d’une forme de travestissement un peu mieux acceptée socialement : c’est celui des artistes de cabaret, pratiqué en public au cours de spectacles transformistes ou lors de manifestations de rue telles que les Marches des Fiertés. Drag queens et drag kings servent depuis longtemps d’étendard à la culture homosexuelle, à laquelle ils ont offert une visibilité certaine. Mais aujourd’hui la tentation est forte, pour des gays et des lesbiennes assoiffés de normalisation, de les rejeter dans l’opprobre : délibérément caricaturaux, ils sont accusés de donner «une mauvaise image» de l’homosexualité. C’est qu’on ne franchit pas impunément la frontière qui sépare le masculin du féminin : même à notre époque, le travestissement dérange toujours, et pas uniquement les hétérosexuels…

Un espace de liberté

C’est de ce pouvoir subversif que s’emparent des militants inspirés par la théorie du genre et désireux de remettre en cause la stricte répartition des rôles sociaux entre hommes et femmes (au bénéfice, bien entendu, des premiers). Le genre, explique la philosophe américaine Judith Butler dans Trouble dans le genre (1990) est une performance : «se travelotter» devient alors un acte politique, ce qui n’exclut évidemment pas, bien au contraire, l’humour et la dérision. Est-ce un hasard si l’événement qui marque l’an zéro du mouvement homosexuel moderne (les émeutes de Stonewall, à New York, en 1969) a été porté en grande partie par des travestis ? Que ce soit pour assouvir un fantasme sexuel, pour gagner sa vie, pour s’amuser et faire rire ou pour défendre une conception plus égalitaire des rapports entre hommes et femmes, tous ceux qui ont pratiqué le travestissement vous le diront : en enfilant des habits qui ne leur étaient pas destinés, ils ont conquis un petit espace de liberté. La liberté éphémère mais infiniment jouissive d’être, pendant quelques heures, une autre personne que celle que la société voudrait qu’ils soient.

Bonus : bande-annonce du documentaire Crossdresser, réalisé par Chantal Poupaud

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