Compte-rendu d’une conférence donnée à l’IEP de Lyon par Antoine Idier sur la trajectoire politique de Guy Hocquenghem et ses rapports avec l’extrême-gauche.

Ce printemps, l’Institut d’Études Politiques (IEP) de Lyon a été animé par diverses conférences dans le cadre de la «Semaine des Résistance.s», organisée par le Collectif critique de réflexions et d’actions sociales et solidaires (CRASS). Antoine Idier, ancien élève de l’IEP de Lyon, actuellement doctorant en sociologie à l’Université de Picardie et collaborateur régulier d’Hétéroclite, a abordé la question des «luttes homosexuelles dans les années 1970» en France et notamment à Lyon. Cette conférence a été l’occasion d’éclairer les rapports ambigus que la gauche et l’extrême-gauche entretenaient alors avec les militants homosexuels. L’enjeu était de comprendre comment et pourquoi on devient un militant et activiste homosexuel révolutionnaire au lendemain de mai 1968, à partir de l’exemple de Guy Hocquenghem (1946-1988).

1970, des voix se libèrent

En mai 1968, des manifestations étudiantes et ouvrières éclatent en France. Le pouvoir est ébranlé et des populations jusqu’alors habituées au silence décident de prendre la parole. En 1970, trois féministes cofondent le Mouvement de Libération des Femmes (MLF), dont les idées radicales vont ouvrir la porte à d’autres combats. En effet, la lutte féministe joue un rôle déclencheur dans l’émergence de la lutte homosexuelle des années 1970. C’est ainsi qu’en 1971 apparaît le Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire (FHAR) sous l’impulsion de féministes, de lesbiennes et d’activistes gays.

Rapidement, le FHAR fait parler de lui et le 1er mai 1971, pour la première fois, des homosexuels s’invitent au défilé parisien organisé pour la Fête du Travail. Un an après cette première manifestation publique, Guy Hocquenghem publie Le Désir homosexuel.

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Guy Hocquenghem (à gauche) et Copi en 1979 (© JPD)

Ces deux événements marquent le début d’une revendication identitaire qui ne cessera de prendre de l’ampleur au fil des années. Issu de l’extrême-gauche, Guy Hocquenghem prend alors ses distances avec la pensée maoïste et tous les militants gauchistes qui n’incluent pas la lutte homosexuelle dans leurs combats parce qu’ils estiment qu’il ne peut y avoir d’homosexuels chez les ouvriers. Il rejoint le FHAR et devient une figure importante du mouvement.

1970-1980, les ambigüités de l’extrême-gauche

Jusqu’en 1980, les homosexuels révolutionnaires, pourtant eux-mêmes issus de l’extrême-gauche, vont s’opposer à la lutte «ouvriériste» des gauchistes. Au début des années 1970, Guy Hocquenghem doit dissimuler son homosexualité aux militants gauchistes pour mener à bien son engagement politique. Mais cette double vie ne dure qu’un temps : lors d’une réunion de l’École Normale Supérieure (rue d’Ulm), un trotskiste l’attaque ouvertement et révèle l’homosexualité du militant gauchiste. L’humiliation est violente et manifeste du climat hypocrite de l’époque. Dès lors, ses amis gauchistes prennent leur distance mais Guy Hocquenghem continuera son combat. Le 10 janvier 1972, il publie une lettre dans Le Nouvel Observateur pour révéler son homosexualité. Ainsi libéré, il décide avec le FHAR de faire tomber la barrière de l’intimité entre «questions publiques» et «questions privées».

Le FHAR, une politique du privé

Opposé à l’analyse marxiste traditionnelle, qui considère que la lutte des classes est le seul moyen d’améliorer la société, le FHAR intègre la notion du privé dans sa doctrine politique. Pour ses militants, la lutte des classes doit également passer par la lutte des corps. Selon Guy Hocquenghem et ses camarades, il est fondamental de se battre pour que les exclusions sexuelles soit traitées politiquement. Il devient le théoricien et la voix du mouvement, contre des gauchistes qui, malgré leur engagement social, ne reconnaissent pas la légitimité de la cause du FHAR. Il dénonce également les «hétéro-flics» et les militants gauchistes qui rejettent les homosexuels, accusés d’«a-normalité». Une lutte au sein même de l’extrême-gauche s’installe et se poursuivra jusque dans les années 1980.

Un premier défilé gay et lesbien à Lyon en 1979

C’est dans ce contexte que le premier défilé gay et lesbien a lieu à Lyon en 1979, à l’occasion encore une fois du défilé du 1er mai : un groupe de personnes homosexuelles s’intègre au cortège et brandit une banderole sur laquelle est écrit «pédés et lesbiennes en lutte». Cette action avait un objectif simple : affirmer la présence et la lutte politique des gays. Le lendemain, plusieurs articles dans la presse lyonnaise (dont un dans Le Progrès), portent un regard critique sur cette apparition publique. Ce défilé marque le dernier événement d’importance des luttes homosexuelles dans les années 1970 avant un changement au début des années 1980, décennie qui marque une rupture à plusieurs titres, notamment avec la dépénalisation de l’homosexualité en 1982.

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Le Groupe de Libération Homosexuel (GLH) de Lyon lors de la manifestation du 1er mai 1979 (© Michel Jaget)

Guy Hocquenghem est mort du sida en 1988. Il fut jusqu’au bout un fervent militant des droits des homosexuels. Ses écrits sont aujourd’hui un témoignage précieux de la politique et de la condition homosexuelle de l’époque.

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