Les genres littéraires les plus populaires (polar, science-fiction, fantasy…) font-ils un bon accueil aux genres ? Offrent-ils un cadre propice à ceux et celles qui viennent brouiller les genres traditionnels (trans, pédés, gouines…) ?La littérature de genres l’est-elle à tous les sens du terme ? La réponse est forcément nuancée. Car s’il faut bien constater l’incroyable profusion récente d’œuvres et d’auteurs allant dans ce sens, il suffit de jeter un œil dans le rétroviseur pour voir que cela n’alla pas toujours de soi – loin de là ! – et surtout qu’il existe de sacré différences entre les genres en question, notamment entre le roman policier – longtemps très hostile aux gays – et ce qu’on nommera, pour simplifier, la littérature fantastique, beaucoup plus ouverte. La raison de cette divergence tient à la nature même de ces genres : alors que le principe de base du polar est, au final, la restauration d’un ordre bousculé par le crime, le postulat des romans gothiques, d’horreur, de science-fiction ou de fantasy tient au contraire au refus de cet ordre dans ce qu’il a de plus traditionnel et à la mise en avant des différences. En tout cas jusqu’à un certain point : les auteurs de ces ouvrages, polars comme fantastiques, savaient parfaitement que leur lectorat extrêmement populaire était aussi bien plus conservateur que celui de formes littéraires plus élaborées et dans lesquelles évoquer des sexualités «déviantes» est plus acceptable – Gide, Cocteau, Genet et d’autres en sont la preuve.

On l’aura compris : jusque très tardivement (les années 60), les homos du polar sont du côté du désordre et doivent se contenter de faire le mort, quand ils ne sont pas les pervers criminels, les malades par qui le malheur arrive : il suffit de relire Le Faucon maltais (1930) de Dashiell Hammett ou À la déloyale de Kenneth Millar (1944) pour s’en rendre compte. Depuis, nombre d’enquêteurs homos ont ramené l’homosexualité du bon côté de la loi, modifiant profondément la perception des lecteurs (cf. encadré). À l’inverse, le roman gothique britannique, dans lequel s’origine une bonne part de la littérature fantastico-horrifique à venir, offre très tôt une place aux désirs homosexuels. Les «héros» de ces histoires (vampires, goules, fantômes, sorcières…) sont par définition en marge de la société et de la religion – et sont donc aptes à accueillir des homos dans leurs rangs, tout comme des minorités raciales – mais l’effroi qu’ils génèrent est doublé d’une bonne dose de fascination. Écrits par des auteurs dont beaucoup laisse à penser qu’ils furent gays, nombre des livres fondateurs de ce genre jouent de cette ambigüité, que ce soit Vathek de William Beckford (1786), Le Moine de Matthew Lewis (1795), Carmilla de Sheridan LeFanu (1872) et bien sûr Le Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde (1890).

Les héritiers du gothique vont poursuivre dans cette voie, quel que soit le sous-genre dans lequel ils opèrent et, de Shirley Jackson (Hantise) à Clive Barker (Imajica), de Poppy Z. Brite (Sang d’encre) à Anne Rice (Entretien avec un vampire) sans oublier ni Anthony Burgess (La Folle semence) ni William Burroughs (Le Festin nu), ils vont peupler leurs récits fantastiques d’homos de tous les sexes. À partir des années 80, la fantasy accueille elle aussi gays, lesbiennes et sexualités alternatives sous la plume de Marion Zimmer Bradley (L’Âge de Régis Hastur), Mercedes Lackey (Le Dernier Héraut-mage) ou Lynn Flewelling (Nightrunner), phénomène qui s’amplifie avec la popularité sans cesse croissante de ces sagas.

Du côté de la science-fiction, les choses ont mis du temps à advenir. Non pas tant en raison d’une hostilité quelconque mais bien, chez les grands anciens du genre, à une certaine indifférence envers les questions liées à la sexualité. Michael Moorcock (Voici l’homme), Robert Silverberg (Les Nomades urbaines), Samuel Delany (Triton) et Thomas M. Disch (Sur les ailes du chant) ont fait bouger les lignes à partir des années 60-70, tout comme, en France, Francis Berthelot (La Lune noire d’Orion). Depuis, gays, trans et lesbiennes s’ébrouent joyeusement dans les mondes futurs tels qu’inventés par Greg Egan, Joanna Russ ou Ursula Le Guin. Preuve peut-être que la «mode gay» récemment dénoncée par Christine Boutin ne s’éteindra pas dans les siècles à venir…

Vampire lesbienne dans une adaptation cinématographique de Carmilla (1872) de Sheridan Le Fanu

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