«[Octave Nitkowski] se prend les pieds dans le tapis dans un chapitre où [il] s’attaque de manière surprenante à la vie privée de certains cadres du FN, sans que ces révélations n’apportent quoi que ce soit à [s]a démonstration jusqu’alors brillante.»
(La Voix du Nord, 12 décembre 2013)

Après l’outing par un jeune auteur de dix-sept ans de deux responsables du Front national, la presse hétérosexuelle (pardon : «généraliste»), qui se targue d’universalisme mais dont le regard sur les questions LGBT n’est pas toujours dénué d’hétéro-centrisme, est tombée à bras raccourcis sur le jeune homme, sur le thème «ces choses-là ne se font pas, protégeons la vie privée». Rien de bien surprenant à cela : déjà, en 1999, lorsque Act Up-Paris avait menacé d’outing le député UDF Renaud Donnedieu de Vabres (qui participait à des manifestations contre le Pacs où l’on pouvait entendre «les pédés, au bûcher !»), cette même presse s’était répandue en anathèmes contre l’association de lutte contre le sida en des termes dont la grandiloquence le disputait au ridicule : «dictature de la transparence», «terrorisme communautaire», «totalitarisme homosexuel», «procès de Moscou», «technique fascisante», «relents d’inquisition»…

Quinze ans plus tard, l’homosexualité appartient toujours, aux yeux de cette presse majoritaire, au domaine de la «vie privée» ; seule l’hétérosexualité a droit aux honneurs de la «vie publique». Parler de l’homosexualité d’un homme politique, fût-ce pour étayer une analyse politique et stratégique, paraît toujours plus inconvenant que d’abreuver le public de détails people : ainsi n’a-t-on pas entendu les mêmes cris d’orfraie lorsqu’en 2003, Laurent Fabius avait cru bon de faire partager aux Français sa triple passion pour la moto, les carottes râpées et la Star Academy ; ni lorsqu’en 2011, Dominique Strauss-Kahn, alors candidat non-déclaré à la présidentielle, invitait des cameramen de Canal + à le filmer dans sa cuisine en train de faire cuire un steak…

C’est que, lorsqu’il s’agit d’hétérosexualité, chacun fait bien la distinction entre l’orientation sexuelle (qui peut être évoquée sans qu’on y voit scandale) et la vie intime (le noms des amants et/ou maîtresses, leur nombre et autres secrets d’alcôve). Mais dès qu’il est question d’homosexualité et d’outing, cette gradation essentielle disparaît ; ne reste alors plus que le scabreux : «on a le droit d’aimer se faire sodomiser sans que cela soit sur la place publique…» observait ainsi avec finesse et élégance un commentateur anonyme en réponse à un article des Inrocks.fr sur le sujet.

Après tout, nous connaissons l’orientation sexuelle de François Hollande, de Nicolas Sarkozy, de Jacques Chirac ou de Martine Aubry ; les noms de leurs conjoint(e)s sont publics sans que personne ne s’en offusque ni ne crie à l’outing intempestif. Concernant le Front national, qui se targue d’être très scrupuleux au sujet de la vie privée de ses membres, on sait même que Marine Le Pen (elle ne l’a jamais caché) est deux fois divorcée, mère de trois enfants et actuellement en couple avec son vice-président Louis Aliot. Et, malgré sa forte propension à traîner devant les tribunaux les journalistes qui ne partagent pas ses idées, elle n’a jamais attaqué les médias qui rappelaient ces preuves évidentes de son hétérosexualité. Que Steeve Briois et Bruno Bilde se rassurent : même après cet outing, ils ne seront donc pas plus exposés à l’opinion publique que leur présidente.

Un Réponse à “Outing : une vie privée à deux vitesses”

  1. babeil

    La question est de savoir si l’outing relève de la liberté d’expression ou de la violation de la vie privée. S’il y a bien un outing à deux vitesses, c’est bien celui défendu par la communauté gay. Vous approuvez la démarche du jeune auteur, mais avez vous eu la même réaction à l’époque où Jean Luc Roméro a été outé par un journaliste gay condamné par la justice? Il se trouve que le milieu gay s’est solidarisé de l’élu à l’époque, tout en ayant menacé Donnedieu De Vabres d’outing dans les années 90 avant de se rétracter puis de mettre les menaces à exécution dans les années 2000. Aujourd’hui, vous trouvez injuste que des médias crient au scandale suite à l’outing de deux responsables du fn, tout en ne vous offusquant pas que des militants américains aient outé des personnalités homosexuelles qui tenaient des discours anti-homosexualité lors de l’apparition de l’épidémie du sida.
    Donc on a vraiment l’impression que l’outing, ou la vie privée, est à deux vitesses dans le mouvement gay:
    -le bon outing légal, qui consisterait à révéler l’orientation des méchants zomos qui desserviraient les intérêts de la communauté.
    -le mauvais outing illégal, qui constituerait une réelle violation de la vie privée des gentils zomos qui soutiennent le mariage, adoption, gpa, prostitution et autres marchés aux esclaves.
    C’est ce deux poids deux mesures qui m’intrigue car c’est aussi une affaire de droit et je ne vois pas comment la loi pourrait faire la distinction entre deux formes d’outing qui reposent sur des critères ou motifs aussi subjectifs que la défense des revendications homosexuelles.
    J’ajoute que le déni de justice consistant à faire quasiment de l’affaire Roméro une jurisprudence pour finalement dire une dizaine d’années plus tard que Steeve Briois n’a pas droit à la même protection de la vie privée montre bien à quel point la justice est devenue politique et comme la décision prononcée, soit dans l’affaire Roméro, soit dans l’affaire Briois, est une décision idéologique.

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