Aux États-Unis ou en France, la liberté d’expression n’est jamais absolue : elle est toujours encadrée par des règles, édictées par l’État ou le marché.

«Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire». Tout le monde connaît cette phrase de Voltaire sur la liberté d’expression, ne serait-ce que pour l’avoir lue des milliers de fois dans les commentaires Internet de gros malins qui pensaient, grâce à cette fameuse maxime, faire à la fois étalage de leur culture littéraire et clouer le bec de ceux qu’ils accusent de vouloir établir un nouvel ordre moral bien-pensant.

On sait un peu moins, hélas, qu’elle est apocryphe. Et que, quand bien même Voltaire l’aurait effectivement écrite ou prononcée, son usage dans nos débats contemporains relèverait encore le plus souvent de l’anachronisme pur et simple. La liberté d’expression, telle que l’entendait l’ermite de Ferney, consistait en effet avant tout à pouvoir critiquer le Prince, l’Église ou quelque forme que ce soit de pouvoir institutionnalisé. Et n’avait donc rien à voir avec celle dont se prévalent aujourd’hui les auto-proclamés «dissidents du politiquement correct» et qui a essentiellement pour but de pouvoir insulter à sa guise les Noirs, les Arabes, les Juifs, les homos et autres minorités accusées d’avoir imposé leur dictature à un Occident hanté par le spectre de la repentance perpétuelle.

La fréquence avec laquelle cette question de la liberté d’expression ressurgit dans le débat public contemporain montre combien l’idée que nous nous faisons de ce droit fondamental est en train d’évoluer à grande vitesse. Sous l’influence d’Internet et d’une mondialisation à dominante américaine, la vieille conception française et républicaine de la liberté d’expression, pour qui les individus sont des citoyens responsables dotés de droits mais aussi de devoirs, est de plus en plus battue en brèche par une conception plus anglo-saxonne, inspirée par le premier amendement de la Constitution des États-Unis : «le Congrès ne fera aucune loi […] qui restreigne la liberté d’expression». Cette vision, très libérale, permet ainsi à n’importe quel citoyen américain de tenir des propos racistes ou négationnistes sans être inquiété. Mais elle ne signifie pas pour autant que l’on puisse tout dire ou tout montrer dans le monde merveilleux régi par la démocratie américaine.

L’excellent site Hexagone Gay, qui effectue depuis plus de dix ans un passionnant travail d’archives sur la mémoire de l’homosexualité en France, en a fait l’expérience le mois dernier. Le programme Google Adsense, qui permettait aux concepteurs du site de dégager des revenus grâce à ses annonceurs, a décidé d’en retirer toutes ses publicités, au prétexte qu’«il interdit de diffuser des annonces Google sur des pages dont le contenu est réservé à un public adulte ou averti». Le crime d’Hexagone Gay, qui n’est pourtant pas un site pornographique ? Avoir publié deux photos parmi les plus célèbres des années 70 : celle de Michel Polnareff montrant ses fesses en 1972 et celle d’Yves Saint-Laurent posant nu pour Jeanloup Sieff en 1971…

Ainsi la liberté d’expression (comme d’ailleurs toutes les libertés fondamentales) n’est-elle jamais un absolu : aux États-Unis comme en France, elle est toujours encadrée par des règles. Et, dans un État démocratique, mieux vaut que ces règles soient édictées par un gouvernement émanant de la volonté des citoyens afin de garantir leur coexistence pacifique plutôt que par un marché soumis à la pression des lobbys conservateurs et religieux qui n’a pour seul objectif que la recherche du profit maximal.

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