Croire que l’on fera progresser les droits LGBT, l’État de droit et la démocratie en Russie grâce à une confrontation frontale avec ce pays est une erreur.

Entre Sotchi, les lois homophobes et la crise ukrainienne (dont on cherche un peu vite à lui faire porter l’entière et unique responsabilité), la Russie de Vladimir Poutine a beaucoup fait parler d’elle ces derniers mois – et rarement en bien.

Il y a bien sûr d’excellentes raisons à cela : l’autoritarisme du régime, sa brutalité, sa répression féroce de toute contestation, sa volonté non-dissimulée de restreindre la liberté d’expression de ses opposants et des gays et des lesbiennes russes. Tout cela ne justifie pas pour autant que les LGBT occidentaux s’enrôlent dans la nouvelle Guerre froide contre la Russie promue par les néoconservateurs américains et leurs relais européens. Pas plus que l’interdiction de l’homosexualité dans une majorité de pays musulmans ne justifie que nous nous laissions embrigader dans un «choc des civilisations» promu d’ailleurs par les mêmes idéologues.

S’inspirer de l’Histoire de la Russie

Croire que l’on fera progresser les droits LGBT, l’État de droit et la démocratie en Russie grâce à une confrontation frontale avec ce pays est une monumentale erreur, quand toute son histoire montre que la liberté y a gagné du terrain dans les phases de détente avec l’Occident et y a régressé dans les phases de tension.

On l’oublie souvent, mais derrière la figure-repoussoir du grand méchant Poutine (parfois présenté comme un nouvel Hitler) se trouve un peuple de 145 millions d’habitants qui, dans sa majorité (majorité sans doute pas aussi écrasante que le prétend le Kremlin, mais majorité quand même), soutient son dirigeant, pour des raisons qui tiennent d’ailleurs aux humiliations que la communauté internationale a fait subir à la Russie dans les années 90. Parmi ces 145 millions de Russes, la moitié d’entre eux se disent «dégoûtés ou effrayés» par les gays et 18% «réservés» à leur égard (selon un sondage réalisé en mars 2013 par le centre indépendant Levada). On peut (et on doit) le déplorer mais on ne peut pas feindre de l’ignorer comme le font trop de commentateurs.

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Certains, bien sûr, verront là la preuve que les Russes ne sont que des ploucs arriérés que leur Histoire a rendus définitivement inaptes à la liberté. Mais nous serions mieux avisés de sortir la tête de notre occidentalo-centrisme et d’admettre enfin une bonne fois pour toutes que toutes les sociétés n’évoluent pas, partout, ni à la même vitesse ni dans la même direction – et qu’il n’y a pas un «sens de l’histoire» dont nous autres, progressistes occidentaux, constituerions l’avant-garde éclairée.

Donner des leçons serait contreproductif

L’enjeu, à présent, est de chercher ensemble comment exprimer notre solidarité avec les LGBT de Russie, comment leur venir en aide, comment dénoncer et faire connaître leur situation, sans paraître donner des leçons à un peuple qui en a suffisamment reçu – et, au final, causer plus de tort que de bien à ceux à qui l’on prétend venir en aide. Car si la critique du Kremlin et de sa rhétorique anti-homosexualité est légitime (et il ne s’agit évidemment pas de la faire taire, comme le souhaiterait l’extrême-droite pro-Poutine), il faut avant tout garder la tête froide et le regard lucide, sans nous laisser dicter notre conduite par une indignation réflexe qui est toujours mauvaise conseillère.

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