Le 10 juin dernier, le collectif féministe la Barbe a interrompu un débat organisé par l’École Nationale Supérieure afin de saluer « la mâle assemblée » qui y était réunie. Dans un message teinté d’ironie, les activistes ont tenu à féliciter les 9 intervenants de perpétuer l’entre-soi masculin.

La rencontre-débat organisée à l’ENS avait pour thème « Rendre compte des sciences sociales ». Sur 9 intervenants, seulement 2 femmes étaient présentes. Une cible de choix pour le collectif la Barbe qui s’efforce depuis 2008 de rendre visible la domination des hommes au sein des principaux lieux de pouvoirs, des amphithéâtres aux colloques en passant par les jurys officiels.

Comme à leur habitude, les femmes à la barbe postiche ont privilégié l’action directe aux grands discours. Deux d’entre elles se sont immiscées au sein du débat pour y lire un message plein de dérision. Afin de mettre à nu le ridicule de la situation, elles ont fait mine de louer les efforts de ces messieurs pour lutter contre la parité : «La rigueur scientifique ne peut être que masculine : qui mieux que des hommes pour parler de sciences humaines, de sociologie, de sciences politiques, d’histoire ou de géographie ?»

La mise en scène demeure un aspect important de leur démarche qui se rapproche du happening. Silencieuses, les « barbues » se tiennent droites, placées stratégiquement derrière les participants comme elles l’ont fait à l’Institut Carnot ou à l’Assemblée Générale de L’Oréal. L’image se veut significative : la présence de ces femmes en ce lieu symboliquement dominé par le sexe masculin semble être tolérée uniquement parce qu’elles en ont adopté l’attribut traditionnel, la barbe. Pour reprendre leur formule : « il fallait du poil au menton pour en être ! ». Si la dérision et le second degré sont les armes fétiches de ces féministes, cela n’enlève rien au sérieux de leurs revendications.

 

La Barbe à l'ENS

Les « Barbues » interrompent la réunion-débat « Rendre compte des sciences sociales » organisée à l’ENS (© Laura Tangre)

 

Sous-représentation des femmes dans la recherche

L’action de la Barbe doit nous alerter sur la question de la parité dans la recherche. Rappelons en effet que si les femmes représentent 57% des étudiants à l’université, elles deviennent minoritaires au niveau doctorat. Si l’on s’intéresse au domaine des sciences sociales en particulier, l’écart est frappant. De 71,4% de femmes en master, on passe à 54,1% de doctorantes (chiffres de 2010 de l’INSEE).

Parce qu’il entend avant tout interroger et semer la confusion, le collectif la Barbe ne propose pas de solutions concrètes à ces inégalités persistantes. Il s’agit d’un choix revendiqué. Leur rôle ne consiste pas, selon elles, à donner des solutions aux gouvernants. Ce sont à eux de les trouver. Avant toute chose, ce sont les femmes elles-mêmes que le collectif entend changer. En perturbant les conciliabules exclusivement masculins, la Barbe incite les femmes à investir les lieux de pouvoir et à prendre la parole. Dans son Assemblée de Femmes, le dramaturge grec antique Aristophane dépeignait de façon quelque peu moqueuse les prétentions de femmes, elles aussi affublées de barbes postiches, à participer à la prise de décision politique. Les activistes de la Barbe ont adopté le postiche, mais ce sont bien ceux qui perpétuent ou feignent d’ignorer la domination masculine qu’elles entendent tourner en ridicule.

Le 17 mai dernier, le collectif la Barbe se réunissait en outre à la Librairie Terre des Livres à l’occasion de la parution de leur ouvrage, « La Barbe, cinq ans d’activisme féministe ».

 

Photos : © Laura Tangre

10 Réponses à “Le collectif féministe La Barbe s’invite à l’ENS”

    • Judith Abitbol

      Oui bravo pour toutes leurs actions intelligentes et nécessaires, il suffit de regarder les photos à chaque fois et là…sincèrement quelle honte et quel dégoût. Et Bourmeau qui fait sa tête de con.

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  1. jkhdkjh

    La parité n’y était sans doute pas… mais Lucie Campos et Pascale Iltis en étaient, sans y faire de la figuration. Quant aux hommes intervenants, ceux que je connais ne sont pas tellement du genre masculinocrate – on va même dire, beaucoup moins que la moyenne. Pour le coup, ce sabotage ne me paraissait moins justifié que d’autres. Je veux dire par là qu’une demande préalable de prise de parole dans le groupe aurait certainement été accepté.

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  2. lastday

    Ce n’est pas parce que la cause est juste qu’il faut abandonner toutes les règles de base du journalisme ! Soit c’est de la pure propagande idéologique soit c’est du très mauvais journalisme s’appuyant sur une unique photo facebook (en faisant l’effort de lire le communiqué de La Barbe vous auriez au moins pu corriger certaines erreurs). Je sais pas ce qu’est le pire.

    Il ne s’agissait pas d’un colloque mais d’une rencontre débat de 2h. De plus, on peut légitimement s’interroger sur le lieu de pouvoir que représente cette rencontre qui a réunit des activités dominées (la vulgarisation des sciences sociales dans les médias et la diffusion des savoirs des chercheurs en sciences sociales).

    Les participants n’étaient pas 13, mais 9 (8 intervenants et 1 animateur). Et surtout, il y avait 2 femmes parmi les 8 intervenants ! Invisibiliser la présence des femmes pour lutter contre leur invisibilisation relève d’une curieuse démarche. Cette rencontre sans être paritaire n’ était pas composée uniquement d’hommes.

    Le communiqué de La Barbe : https://www.facebook.com/photo.php?fbid=536183549836864&set=pcb.536183906503495&type=1&theater

    L’annonce de la rencontre : http://lectures.revues.org/14747

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    • Elise Capogna

      Vous avez tout à fait raison quant au nombre d’intervenants, j’ai été informée de l’erreur que je n’ai pu corriger qu’aujourd’hui. Pour ce qui est des photographies, ce sont les seules que j’avais à disposition pour illustrer cet article.

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  3. martin dufresne

    Bravo aux militantes de La Barbe pour ce nouveau camouflet à la pensée unique. Les protêts de « lastday » ne peuvent faire illusion Il existe bel et bien un establishment machiste qui pèse très lourdement sur les sciences sociales en France et ce problème demeure à interpeller, avec humour ou indignation.

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    • lastday

      Merci de ne pas me prêter des propos que je n’ai pas tenu. Je n’ai aucun moment remis en question le fait que la domination masculine s’exerçait aussi au sein des sciences sociales. J’ai juste questionner le fait que cette rencontre constitue un exemple particulièrement exemplaire de cet « establishment machiste ». Et j’ai surtout rappeler qu’il y avait bien des femmes présentes à cet événement.

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  4. Xim

    J’ai trouvé amusant une année de voir si le pourcentage des sexes était le même entre les gens passant le concours littéraire (A/L) de l’ENS Ulm et ceux qui le réussissaient.
    Dans mes classes d’hypokhâgne et de khâgne, il y avait plus de 3/4 de jeunes femmes. (Mais bon, je n’ai aucune idée du pourcentage au niveau national, sans doute y a-t-il d’autres prépas où il y avait un peu plus de jeunes hommes, mais quoi qu’il en soit, et c’est connu, il y a une forte majorité féminine, parce qu’il paraît, voyez-vous, que les humanités c’est fait pour les filles, alors que les sciences dures il n’y a que les garçons qui y sont bons.) Passé l’épreuve de l’écrit (premiers chiffres officiels disponibles), les admissibles se retrouvaient à 2/3 de femmes. Passé les épreuves de l’oral, c’était quasiment du 50/50.
    C’est fou, dès qu’il y a une majorité écrasante de femmes, tout à coup on sait la respecter, la « parité »… Mais on y arrive surtout quand le nom des étudiants sont révélés et qu’on sait à quoi ils ressemblent. D’où l’intérêt crucial des sélections à l’oral, bien entendu.

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