Qu’est-ce que le temps ? Le livre XI des Confessions de Saint Augustin a donné son nom à un spectacle de Denis Guénoun au TNP en 2013. Ce pourrait être aussi le sous-titre de deux spectacles de Nacera Belaza et Maguy Marin présentés ces derniers jours dans le théâtre villeurbannais dans le cadre de la Biennale de la Danse.

Nacera Belaza poursuit sa recherche exigeante, entre abstraction et inspirations mystiques, dans sa pièce La Traversée. Comme un Pierre Soulages de l’art chorégraphique, elle compose des tableaux en nuances de noirs, préfère les vibrations aux grands jetés, observe comment la lumière accroche ou bien glisse sur la matière en mouvement. La matière, ici, n’est pas le corps des quatre interprètes (recouverts de vêtements amples et neutres, comme toujours chez Nacera Belaza) mais leur concentration, leurs déplacements, leurs torsions. Ils commencent par tournoyer autour d’un point de lumière qui se dilate peu à peu. On les imagine danser autour d’un feu, à moins qu’ils ne l’invoquent, avant de sembler devenir eux-mêmes particules lumineuses en mouvement. C’est comme un big-bang, calme et mystérieux, qui se déroule pendant une heure sous nos yeux.

BiT : tout sauf binaire

Bit Nacera BelazaMaguy Marin, elle aussi, installe le monde entier sur le plateau. Mais il n’est pas, cette fois, contenu en puissance dans un rai de lumière. Il est porté par des figures fluctuantes, tour à tour villageois d’un feuilleton de France 3, reptiles préhistoriques, moines franciscains sans visages. Le titre de son spectacle, BiT, évoque certes le bit informatique, unité de mesure, mais aussi le beat musical, le battement, la pulsation. Si des couches de mémoire se superposent comme dans ses précédentes pièces (Salves, Nocturnes), Maguy Marin opte cette fois pour une construction plus linéaire, presque narrative. Les danseurs pénètrent sur le plateau en ronde d’inspiration folklorique ; on craint alors que la chorégraphe ait cédé à la mode de la danse traditionnelle comme expression d’un désir de communauté. En réalité, ces motifs de joie, d’euphorie collective à l’énergie desquels on ne peut que céder, sont rapidement tordus et décalés.

Des brèches dans le temps

Malgré leur familiarité (il ne manque que la chenille à laquelle Maguy Marin a heureusement résisté), quelque chose d’étrange, parfois violent, point discrètement. Ce quelque chose est lié à une discordance entre le rythme suivi par les danseurs et la bande-son, très présente, qui nous fait pulser sur un autre tempo. Ils grimpent ou tombent sur de grands panneaux inclinés, installant une précarité prégnante. Le jeu funambule entre familiarité et étrangeté donne lieu à quelques images décevantes car trop vues (les fameux moines ambigus). La fresque est toutefois passionnante, Maguy Marin étant probablement la seule chorégraphe à inventer des espaces aussi incongrus, entre le social, le trivial, le mythique et le politique. Sa danse crée des brèches dans le temps, des bouquets de couleurs et de transpiration et nous fait naviguer entre nostalgie, critique et projection.

BiT, jusqu’au samedi 27 septembre au TNP, 8 place du docteur Lazare Goujon-Villeurbanne / 04.78.03.30.30 / www.tnp-villeurbanne.com

Photos : BiT de Maguy Marin (© Christian Ganet)

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