Les représentations et les peurs qui entourent l’épidémie de sida font de cette maladie non pas une simple affaire privée mais un problème politique.

 

Pour sa troisième édition, Mode d’emploi, le «festival des idées» en Rhône-Alpes, propose une nouvelle fois deux semaines de débats, rencontres et tables-rondes couvrant un très large éventail de sciences sociales : histoire, philosophie, politique, écologie, technologie, éthique, religions… Si tous les événements organisés ont un lien direct avec le monde d’aujourd’hui, la rencontre intitulée La maladie : entre l’imaginaire social et le fait politique (samedi 22 novembre à 17h à l’Hôtel de Région, 1 esplanade François Mitterrand-Lyon 2) résonne particulièrement avec l’actualité, à l’heure où le virus Ebola connaît son épidémie la plus meurtrière depuis sa découverte et à quelques jours de la Journée mondiale de lutte contre le sida. L’un des invités de cette rencontre sera d’ailleurs Daniel Defert, compagnon de Michel Foucault qui fonda l’association AIDES peu de temps après la mort du philosophe du sida en 1984. Rarement en effet une épidémie aura accablé ses malades d’un imaginaire aussi négatif que celui véhiculé par le sida. Parce que les causes et les modes de transmission du sida étaient à l’origine mal connus, parce que ses victimes les plus nombreuses étaient des réprouvés sociaux (gays, trans, toxicomanes, prostituéEs, migrantEs…), les personnes séropositives, jugées responsables de leur contamination, ont immédiatement dû affronter non seulement le virus mais aussi la peur, l’hostilité, l’indifférence des pouvoirs publics et une psychose qui a longtemps conduit la société à les traiter comme des pestiférés. En 1986, Jean-Marie Le Pen propose ainsi de les regrouper dans des «sidatoriums». La sérophobie n’est pourtant pas, loin s’en faut, l’apanage des hétérosexuels et continue ses ravages en 2014 jusque dans la communauté gay, dans les bars et sur les sites de rencontres.

La maladie, phénomène politique

Larry_Kramer fondateur act up en 2010 sida heteroclite novembre 2014 copyright David_ShankboneLe stigmate lié à la séropositivité nous rappelle qu’une maladie n’est pas seulement un phénomène individuel et brouille la frontière entre vie privée et vie publique, entre intime et politique. La militance anti-sida qui s’élabore progressivement dans les années 80 doit ainsi beaucoup aux mouvements contestataires (étudiants, noirs, féministes, homosexuels, écologistes…) de la décennie précédente, qui proclamaient que «le privé est politique». Dans Harvey Milk (le biopic de Gus van Sant consacré à cette figure majeure du militantisme homosexuel américain), le scénariste (et activiste gay) Dustin Lance Black va même plus loin et fait dire à Sean Penn que «la vie privée est notre ennemie». Parce que la honte et l’humiliation reposent sur le secret, parce que la sérophobie ou l’homophobie sont des phénomènes sociaux, publics et politiques, les combattre nécessite d’afficher au grand jour son statut sérologique ou son orientation sexuelle. C’est sur cette exigence de visibilité que se sont construits par exemple des mouvements comme Act Up, qui reprochaient aux associations de lutte contre le sida déjà existantes (le Gay Men’s Health Crisis à New York, AIDES à Paris) de se montrer trop discrètes sur l’homosexualité de la plupart des malades et de ne pas mettre les personnes séropositives plus en avant. Le sida et l’imaginaire social qu’il charrie nous conduisent ainsi à repenser l’homosexualité, non pas uniquement comme une orientation sexuelle (qui relèverait strictement de la sphère privée) mais aussi comme une identité politique (qui, elle, appartient au champ de la vie publique). Mais à l’heure où la violence homophobe pousse les gays et les lesbiennes à intérioriser leur homosexualité et à la rendre plus discrète, voulons-nous encore assumer cette identité politique ?

 

Festival Mode d’emploi, du 17 au 30 novembre en région Rhône- Alpes
Journée mondiale de lutte contre le sida, lundi 1er décembre

 

À lire :
_Act Up : une histoire de Didier Lestrade (Denoël, 2000)
_Une épidémie politique. La lutte contre le sida en France (1981-1996), sous la direction de Patrice Pinell (Presses Universitaires de France, 2002)
_Histoire du sida. Tome 1 : Le virus est-il bien la cause du sida ?. Tome 2 : la grande révolte des malades de Steven Epstein (éditions Les Empêcheurs de penser en rond, 2001)

 

Photo 1 : militants de l’association de lutte contre le sida Act Up lors de la première Rainbow Pride de Fresno (Californie), en 1991 © David Prasad
Photo 2 : Larry Kramer, fondateur d’Act Up © David Shankbone

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  1.  Daniel Defert présent au festival Mode d'emploi - Heteroclite

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