Arthur Dreyfus, écrivain et journaliste né à Lyon en 1986, est lauteur notamment de Histoire de ma sexualité (Gallimard, 2014).

histoire de ma sexualité arthur dreyfusVotre dernier livre, Histoire de ma sexualité, est sorti chez Gallimard en janvier 2014, au moment où se répandaient des rumeurs extravagantes autour de l’enseignement d’une prétendue théorie du genre à l’école. Or, il décrit précisément la découverte progressive de la sexualité par un enfant  : vous-même. Pensez-vous que ce contexte particulier a pu jouer sur la réception du livre ?

Arthur Dreyfus : Je voulais écrire un livre sur la découverte de la sexualité par un enfant en partant du principe que les enfants possèdent bel et bien une sexualité. Non pas celle qu’éprouvent les adultes, bien sûr, mais comme chaque être humain, je veux dire : un rapport sexuel au monde. Ce n’est pas neuf, et cela, personne ne peut le nier.

Votre livre a-t-il choqué les lecteurs ?

Arthur Dreyfus : Que je sache, mon livre n’a pas démesurément choqué le lecteur, si j’exclus quelques réactions familiales, qui s’expliquent autrement : quand un proche dévoile son intimité, ce n’est jamais anodin. Si j’ai choqué certains lecteurs, ce pourrait être car je parle ouvertement de sexe, en employant les mots du sexe. Malgré cela, j’ai tenu à faire état de la part burlesque, comique, quasi-bouffonne, renfermée dans la sexualité – et qui en relativise à mes yeux la « crudité ». Cette part-là est d’ailleurs accentuée par le contexte de l’enfance.

À la différence d’Edouard Louis, dont l’excellent livre évoque avec précision surtout un contexte social, je désirais m’attarder spécifiquement sur les sensations propres au corps physique. Un tel sujet n’est par rassembleur. Dès qu’on mêle la thématique de l’enfance à celle de la sexualité – ou pire encore, à celle de l’homosexualité – on avance sur un terrain miné, avec les suspicions qu’on imagine. Il est encore difficile d’écrire qu’un enfant peut éprouver du désir pour un adulte, surtout lorsqu’il s’agit d’un garçon désirant un homme : en revanche, les écrivains n’ont jamais eu aucun problème à narrer l’attirance d’un jeune garçon pour une femme plus âgée !

Toujours est-il qu’au moment de sa sortie, le thème du livre résonnait très fortement avec l’actualité. Quelles relations entretiennent la littérature et l’actualité, pour vous qui êtes à la fois écrivain et journaliste ?

Arthur Dreyfus : L’écrivain, pour moi, est celui qui ignore le mot « actualité ». Lui s’inscrit dans un temps long, l’actualité dans le temps le plus court. Je ne dis pas qu’il est mauvais de s’engager ou d’écrire sur son époque – bien que je ne me considère pas comme un écrivain politique. À mes yeux, les langages politique et journalistique contemporains incarnent le contraire de la littérature. En cela, l’homme curieux d’aujourd’hui ne me semble pas différent de l’homme éclairé du XVe siècle. Pour le dire autrement, je ne suis pas attiré par les œuvres qui ne reposent que sur un décryptage de l’actualité. J’aime ce qui ne bouge pas.

On pourrait m’opposer que certains génies du XIXe montrèrent magnifiquement leur siècle, qu’Hugo ou Balzac rendirent compte de la pauvreté, des milieux de la presse ou de la banque avec une force documentaire inestimable, mais c’est avant tout l’empreinte humaine, métaphysique, de chaque personnage qui les animait. On en revient toujours un peu à La Bruyère ou à La Fontaine, qui croquèrent ce qu’aucune actualité ne saurait altérer en l’homme. Le reste est un décor et il y a de grands peintres contemporains.

Vous ne lisez jamais la presse ?

Arthur Dreyfus : En ce qui me concerne, paradoxalement, je m’intéresse beaucoup à l’actualité, j’absorbe compulsivement les dépêches et les nouvelles du jour, mais c’est pour mieux y échapper. Au-delà de l’aspect distractif de cette habitude, je me sens comme la vache qui regarde passer les trains  : c’est grâce aux trains qu’elle se sait immobile dans son champ – elle a besoin de la vitesse pour pouvoir savourer sa propre lenteur.

Pourtant, vous avez, vous aussi, parfois pris la plume pour commenter l’actualité. Par exemple, au moment de l’ »affaire « Dieudonné », vous avez signé sur le site Rue89 une tribune intitulée Attention les gars : la quenelle, c’est un truc de pédé !

Arthur Dreyfus : Je l’ai fait parce que le sujet me tenait particulièrement à cœur. Je ne suis ni croyant ni pratiquant, et je ne me sens pas spécialement juif, mais l’un de mes grands-pères a été déporté pendant la Seconde Guerre mondiale et cette période de l’Histoire me touche singulièrement. En outre, je percevais dans le geste de la quenelle une symbolique homosexuelle patente et que je ne lisais nulle part. C’est l’exception qui confirme la règle : je n’ai écrit que trois ou quatre tribunes de ce type en dix ans.

Restons pour terminer au pays de la quenelle : dans ce livre, vous avez des mots très durs contre Lyon… Diriez-vous que votre ville natale n’est pas sexy, pas désirable ?

Arthur Dreyfus : Ce n’est pas, en effet, une ville que j’aime, sans doute parce que j’y ai grandi. Même si famille, je ne vous hais point, j’ai été malheureux à Lyon durant mon adolescence, et je rêvais de m’échapper à Paris. En dépit de cela, il y a beaucoup de Lyonnais que j’affectionne et je crois ceux qui me disent adorer leur ville. Si j’étais né à Nancy, j’aurais peut-être des mots très durs contre la Lorraine ! Cela dit, il se dégage de Lyon une énergie plus sauvage, plus brute, plus chaude qu’à Paris. Lyon est déjà une ville du Sud, ce qui n’est pas une critique. Un garçon qui aime – qui fantasme sur – les garçons masculins, virils, d’allure plus hétéro, en rencontrera plus aisément à Lyon qu’à Paris, vaste réservoir à bobos ! Même s’ils ont leur charme, vous voyez que je peux également critiquer Paris…

 

Photo © Catherine Hélie – Gallimard

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