« On entend bien davantage parler de designers hommes que femmes » estiment Marc Monjou, philosophe, et Rodolphe Dogniaux, designer, responsables de l’exposition C’est pas mon genre ! lors de l’édition 2013 de la Biennale du Design de Saint-Étienne.

Quelle a été la genèse de l’exposition C’est pas mon genre !, présentée en 2013 dans le cadre de la Biennale du design de Saint-Étienne et dont vous étiez les commissaires ?

Marc Monjou et Rodolphe Dogniaux : Tout a commencé par une commande de la Banque centrale européenne, qui organise chaque année des journées culturelles européennes à Francfort. En 2011, préparant une édition dédiée à la France, la BCE a demandé à la Cité du design et à l’Ecole supérieure de design de Saint-Étienne de proposer une intervention sous forme d’exposition. L’école nous a sollicités, au titre de responsables du post-diplôme design de recherche, pour porter ce projet. Le cahier des charges était relativement simple : il s’agissait de produire une exposition sur le design français et les jeunes Français.

Ne nous satisfaisant pas de cet angle purement national, nous avons cherché une problématique plus contemporaine. Nous avons recensé des débats que nous avions eus avec Marie-Haude Caraës, directrice de la recherche de l’époque. Nous débattions alors beaucoup de la place des femmes dans le design, à partir notamment de la lecture de textes d’Alexandra Midal, une historienne du design qui pose, comme acte de naissance de la discipline, la rationalisation de l’organisation de la cuisine, pensée en 1841 aux États-Unis. Nous avons opté pour une approche sociétale, qui consistait à questionner le rapport du design aux femmes, tout en mettant en lumière des jeunes créatrices et créateurs contemporains.

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Dans ce contexte, comment avez-vous abordé le thème du genre ?

Marc Monjou et Rodolphe Dogniaux : Il est certain que l’on entend bien davantage parler de designers hommes que femmes. Ainsi, nous avons étudié toutes les premières de couverture de la revue spécialisée Intramuros, que nous avons triées en deux colonnes  : les hommes à gauche, les femmes à droite. À peine 5% des numéros évoquaient des femmes designers en couverture. Or, dans les écoles de design, les étudiantes représentent une majorité de nos promotions. Nous avons trouvé quelques éléments d’explication, notamment dans une étude canadienne : on y découvrait que les hommes font la plupart du temps exactement le métier pour lequel ils ont été formés. Les femmes ont tendance à aller dans les périphéries du design plutôt que dans du pur design d’objet. S’ajoutent à ce phénomène des explications plus traditionnelles, comme la difficulté à concilier vie professionnelle et vie familiale.

Comment avez-vous composé votre exposition ?

Marc Monjou et Rodolphe Dogniaux : L’exposition présente de nombreux objets, dans des registres très différents : design d’édition, design industriel, design d’objet, design graphique, design critique, etc. On y trouve des affiches, des chaises, des bics, des marteaux… Nous avons d’abord rassemble une soixantaine d’objets répondant à notre cahier des charges. Puis nous les avons répartis en familles, plus ou moins sérieuses, plus ou moins critiques. Certains objets nous ont intéressés par leur côté littéral. D’autre sont plus métaphoriques ou symboliques. Comme le projet La Dot, de Marie Pendariès, qui montre une femme qui arbore de la vaisselle en porcelaine comme armure.

Pouvez-vous nous donner des exemples de familles retenues ?

Marc Monjou et Rodolphe Dogniaux : Dans Battues battantes, nous avons mis en perspective des produits qui parlent des violences faites aux femmes – en particulier des affiches commandées par des collectivités – et des objets emblématiques de femmes au combat, comme le soutien-gorge d’une société française spécialisée dans le matériel de boxe. Dans la famille Madame est servie, nous avons sélectionné une série d’aspirateurs qui appartiennent au fonds du Musée d’art moderne de la ville de Saint-Etienne. L’aspirateur est en effet un objet emblématique de la tradition française des arts ménagers. Cette sélection apparaît ici comme un prétexte historique pour évoquer le cantonnement de la femme à l’espace domestique. Les arts ménagers ont pu formuler comme objectif la libération du temps de la ménagère. Nous savons aujourd’hui que le modèle social a plutôt été conforté par ces objets.

N’existe-t-il pas des aspirateurs pour hommes ?

Marc Monjou et Rodolphe Dogniaux : Nous n’en avons pas trouvés. En revanche, nous avons montré dans l’exposition une tondeuse fabriquée par la marque française Staub, spécialisée dans les motoculteurs. Ils ont imaginé une tondeuse « pour femmes ». C’est-à-dire qu’ils en ont simplifié la mécanique – elle est électrique – et raccourci les poignées. La tondeuse est tout de même bleue, elle a conservé sa fonction – tondre. L’action est surtout d’ordre ergonomique. L’adaptation est parfois uniquement visuelle. Comme le marteau ou les bics que nous avons sélectionnés, qui sont simplement roses. Il s’agit en quelque sorte du niveau le plus bas et le plus grossier d’un objet conçu pour la femme. Ces deux derniers objets étaient montrés dans la famille Vide ton sac.

Que trouvait-on dans ce sac ?

Marc Monjou et Rodolphe Dogniaux : Nous y explorions, de manière relativement critique, le sac comme symbole de l’identité féminine. Que contiendrait-il aujourd’hui ? On y trouvait notamment l’un des appareils les plus polémiques de l’exposition, intitulé Projet IVG, conçu par Maxime Gianni. Il s’agit d’un objet en chrome destiné à pratiquer des avortements en autonomie. Cet objet n’a bien sûr pas pour vocation à être distribué, il relève de ce que l’on appelle le design critique. En imaginant cet objet, le designer pose la question de l’autonomie, de la permanence et de la défense, des acquis, etc. Dans le même registre, le Barbie Foot de Chloé Ruchon a également beaucoup plu. Il s’agit de la fusion entre deux archétypes de jeux genrés, l’un identifié comme masculin, l’autre comme féminin.

Comment l’exposition a-t-elle été reçue ?

Marc Monjou et Rodolphe Dogniaux : Les réactions ont été très bienveillantes. En design, il est assez rare qu’une exposition porte un point de vue, pose des questions, interroge une situation sociale. Cette originalité a beaucoup interpellé ; C’est pas mon genre ! a compté parmi les succès publics et médiatiques de la Biennale du design 2013. En dépassant la juxtaposition d’objets exposés pour leur valeur technique, esthétique ou plastique, l’exposition a aussi constitué une occasion d’aborder le design différemment.

 

Photo de Une : le Barbie Foot de Chloé Ruchon

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