Après son Dialogue des Carmélites présenté la saison dernière, le cinéaste Christophe Honoré revient à l’Opéra de Lyon en juin pour mettre en scène Pelléas et Mélisande. Rencontre avec un artiste touche-à-tout et inlassablement curieux d’apprendre.

Vous êtes connu comme réalisateur, metteur en scène de théâtre, auteur de romans et de livres pour la jeunesse et maintenant comme metteur en scène d’opéra. C’est quelque chose que vous aviez envie de faire depuis longtemps ?

Christophe Honoré : Même si je suis un spectateur occasionnel d’opéras, je n’avais jamais envisagé d’en faire la mise en scène. Suite à un spectacle que j’avais monté à Avignon, c’est Serge Dorny, directeur de l’Opéra de Lyon, qui m’a contacté pour mettre en scène Dialogue des Carmélites et j’ai accepté sa proposition. J’aime le principe de se sentir incompétent, j’aime ne pas savoir comment faire, car cela pousse à chercher sans cesse des solutions. Et le travail n’est pas le même que celui que j’ai au théâtre ou au cinéma. L’expérience a été très agréable et j’ai accepté de rempiler à Lyon avec Pelléas et Mélisande.

pelleas et melisande christophe honoré opera de lyon heteroclite copyright jean-louis fernandez

Il y a des similitudes entre Pelléas et Mélisande et Dialogue des Carmélites. Ce sont deux opéras français du XXème siècle dont les livrets sont issus de pièces de théâtre dont le texte d’origine n’a presque pas été modifié. C’est un choix délibéré de vous être porté sur ces deux œuvres ?

Christophe Honoré : C’est Serge Dorny qui me les a proposées. C’est une de ses fonctions de directeur d’opéra de mettre en relation des livrets qu’il connaît et des metteurs en scène avec leurs propres univers. Dans ces deux opéras, outre les similitudes que vous notiez, il y a aussi et surtout un rapport à l’incarnation. Souvent Dialogue des Carmélites est monté avec des femmes assez peu terriennes : le rideau s’ouvre et ce sont déjà des anges. De même pour Pelléas et Mélisande, qui a l’image assez convenue d’un opéra vaporeux, obscur, avec des personnages qui seraient comme des spectres. Je souhaite ramener dans l’œuvre une forme d’incarnation et cela correspond à mon travail : je m’appuie sur les corps pour créer des figures, des personnages. Le corps ne doit pas seulement servir de décoration.

pelleas et melisande 2 christophe honoré opera de lyon heteroclite copyright jean-louis fernandez

Pour votre mise en scène de Pelléas et Mélisande, on évoque les films noirs américains. Comment aborde-t-on l’opéra, qui est une œuvre contrainte par le livret et la musique ?

Christophe Honoré : Mettre en scène un opéra, c’est proposer sa lecture d’une œuvre. C’est apporter une espèce d’impureté dans la rencontre d’un metteur en scène et d’une œuvre qui date de plus d’un siècle. C’est comme cela que j’envisage mon travail. Je peux être séduit par des mises en scène qui ne seraient que l’illustration du livret, mais ce n’est pas ce qui m’intéresse. Au contraire, je souhaite développer une approche transversale, en prenant une œuvre éloignée de l’univers de Pelléas et Mélisande et chercher les points communs, les connections qu’elle peut entretenir avec cet opéra.

Quand j’écoute Pelléas et Mélisande, je pense à David Lynch. C’est une œuvre qui évoque le mystère, mais un mystère élaboré à partir d’éléments concrets et réalistes. C’est la définition même du cinéma chez Lynch : on voit quelque chose, on peut le nommer, mais en même temps on est toujours dans le doute. Et il y a quelque chose de similaire dans Pelléas et Mélisande.

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Comme une double lecture…

Christophe Honoré : Oui. On voit un couple, une trahison conjugale, un désir et en même temps les choses semblent beaucoup plus complexes. Comment ce désir circule dans la pièce? Quel est ce plaisir que prennent les personnages à souffrir ? Maeterlinck veut parler du désir féminin, de la volonté d’asservissement de la femme et de son désir sexuel par les hommes, mais l’époque ne le lui permettait pas. Il passe donc par des allégories, des métaphores. Ce ce qui fait qu’on a malheureusement oublié le caractère très incarné de ce drame pour n’en retenir que les accessoires symbolistes. Le principe de la mise en scène que je propose, c’est d’être précis sur le désir de Mélisande et la manière dont elle est différente à chaque tableau, seule et multiple à la fois. Je veux éclairer ça, le mettre en pleine lumière pour que le mystère soit plus lointain.

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Comment se passe le travail avec les chanteurs ?

Christophe Honoré : Ce sont des sportifs surentraînés ! Ils connaissent parfaitement l’œuvre et ils sont volontaires, c’est donc très facile de les diriger. Les intentions sont déjà dans la musique, dans le phrasé musical. Il faut juste nourrir leur imaginaire sur les différentes situations. Par exemple, on voit souvent Mélisande comme une femme victime et pure, insaisissable. J’ai demandé le contraire à la chanteuse qui l’interprète, Hélène Guilmette. J’ai souhaité qu’elle déploie une multiplicité de personnages féminins, d’héroïnes d’opéra, comme Lulu ou Carmen, toutes ces héroïnes qui portent dans leur voix le mystère de la jouissance de la femme.

Sortons de l’univers de l’opéra. Dans votre cinéma, vous filmez l’homosexualité de façon naturelle et c’est naturellement que l’Irlande vient d’ouvrir le mariage aux couples de même sexe. En France, deux ans après la loi sur le mariage pour tous, un certain nombre de personnalités politiques souhaitent la modifier ou tout simplement l’abroger. Quel est votre sentiment sur cette situation ?

Christophe Honoré : Toutes ces discussions autour du mariage pour tous ont révélé une forte homophobie dont je ne mesurais pas l’ampleur. En tant qu’homosexuel, cela m’interroge. J’appartiens à une génération qui a milité autour du sida et contre la stigmatisation des malades, mais on n’a pas pris en charge un combat sur l’homosexualité hors de l’égalité des droits. On doit encore réexpliquer combien l’identité homosexuelle n ’est pas dangereuse pour la société. Aujourd’hui, en France, il y a un relent rance : l’homosexualité est «autorisée», mais elle n’est pas comprise. C’est assez effrayant ! Dans mes films, mes livres et mes ouvrages pour enfants, je n’ai jamais pensé que l’homosexualité devait être un sujet. L’homophobie, oui. Je suis d’une génération post-Téchiné, post-Chéreau, pour laquelle les récits de coming out sont un peu dépassés. Mais on s’aperçoit qu’on s’est peut être aveuglés.

 

Pelléas et Mélisande, du 8 au 22 juin à l’Opéra de Lyon, place de la Comédie-Lyon 1 / 04.69.85.54.54 / www.opera-lyon.com

Photos de répétitions de Pelléas et Mélisande © Jean-Louis Fernandez

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