Lyon accueille cet été des expositions consacrées à deux de ses spécialités : la soie et les roses. Deux univers qui ont en commun de nouer étroitement les fils de l’esthétique et de la technique…

«C’est un chef-d’œuvre des arts que l’on exerce dans la ville de Lyon» écrivait Voltaire à Catherine II de Russie… En effet, c’est à Lyon que se développèrent le goût et l’enseignement du dessin de fabrique, qui y devint un art à part entière, enseigné à l’école des Beaux-Arts. L’exposition Le Génie de la Fabrique, à voir jusqu’à la fin de l’année au Musée des Tissus et des Arts décoratifs, revient sur cette longue histoire.

Quand Lyon habillait les têtes couronnées de toute l’Europe

À partir du XVIIIe siècle, le motif floral est mis à l’honneur. Le Lyonnais Philippe de Lassalle (1723-1804), connu principalement pour ses prouesses techniques (on lui doit notamment le perfectionnement du métier à tisser), mais qui fut également un dessinateur de renom, suivit l’enseignement de ce nouvel objet disciplinaire. Il signe par ailleurs ses «toiles» en latin, comme les peintres, revendiquant par là son statut d’artiste et non d’artisan. L’exposition nous permet d’admirer ces chefs-d’œuvre de raffinement et le degré de sophistication de ces motifs floraux : c’est un entremêlement de fleurs d’ananas (motif particulièrement en vogue sous Louis XV), de pensées, de pavots, d’églantines et de roses finement entrelacés de plumes de paon, de rubans et de feuillages, le tout chiné sur les soieries et les velours les plus délicats.

rose Jean-François Bony (dessinateur et brodeur), Robe de cour dite « de Joséphine », Lyon, entre 1804 et 1810.

Les têtes couronnées de l’époque l’avaient bien compris, puisque ces étoffes trônaient dans la chambre de Marie-Antoinette à Versailles ou dans les boudoirs de la grande Catherine à Saint-Pétersbourg tandis que des motifs floraux brodés par le peintre Jean-François Bony lui-même ornaient la robe de cour de Joséphine de Beauharnais (voir photo ci-dessus). Enfin, on ne restera pas insensibles à ce dessin du char de la déesse Aurore, représenté sur une laize qui allie la beauté de la réalisation à l’art du récit et du symbole. On y devine les nuits blanches de la diva, délaissant son amant Tithon au petit jour pour s’en aller déverser sa rosée sur la flore champêtre…

Lyon, capitale mondiale de la rose

«On est bien peu de choses, et mon amie la rose me l’a dit ce matin…» : c’est par cette ode à la jeunesse éphémère que nous accueille l’exposition Roses, une histoire lyonnaise aux Musées Gadagne. Sait-on que la rose, reine des fleurs, est la seule espèce du monde végétal à disposer d’un état civil ? Depuis le XVIIIe siècle, les rosiéristes, se faisant poètes et botanistes, baptisent en effet chaque nouvelle variété au cours d’une cérémonie officielle. Outre les roses Stéphane Bern ou Bernard Pivot (à quand la rose Liane Foly ?), on retiendra la rose Cuisse de nymphe émue dont la corolle rose pâle s’empourpre légèrement en son cœur, ou encore la rose Soleil d’or, première variété de rose jaune, créée dans la cité des gônes en 1900 par le rosiériste Joseph Pernet-Ducher.

Entre le milieu du XIXe siècle et le début de la Première Guerre mondiale, les espèces créées à Lyon représentent les deux-tiers de la production mondiale… Si Lyon a toujours disposé d’un terreau géologique favorable à la rosiculture, c’est grâce à la soierie que la rose lyonnaise a pu partir à la conquête du monde : entre les rosiéristes et les dessinateurs-fabricants apparaissent très vite une forme d’émulation et des influences réciproques.

Gônes save the queen

Joséphine de Beauharnais, encore elle, l’avait bien compris : instituée gardienne des arts sous le Consulat et le Premier Empire, passionnée de botanique, elle demande à l’architecte et peintre lyonnais Jean-Marie Morel (1728-1810) d’imaginer les plans de son parc à Malmaison et au peintre Pierre-Joseph Redouté (1759-1840) de lui dessiner ses collections de roses, dont elle offrira au Jardin des Plantes de Lyon de nombreux spécimens. Le château de Malmaison devient ainsi un laboratoire d’étude et de recherche dans la culture de la rose.

Le parcours de l’exposition, plus visuel qu’olfactif, est jalonné de petites animations ludiques. On n’échappera donc pas aux reportages pour le journal télévisé de France 3 Région sur les photographies de mariage à la roseraie du Parc de la Tête d’or et on saura tout sur la palette des parfums de roses, qui va des notes de fleurs (œillet, lavande…) à celles de fruits (pamplemousse par exemple, pour la rose Pierre Arditi) en passant par celles d’épices et même par les effluves d’alcool (alcool de fruit pour la rose Monica Bellucci) ! Et si, après tout cela, vous regrettez la grâce des motifs floraux du Musée des Tissus, vous pourrez toujours admirer une autre robe de Joséphine qui, rappelons-le au passage, fut une des premières à libérer les femmes du corset en lançant la mode du «style Empire»…

 

À voir

Le Génie de la Fabrique, jusqu’au 31 décembre au Musée des Tissus et des Arts décoratifs, 34 rue de la Charité-Lyon 2 / www.mtmad.fr
Roses, une histoire lyonnaise, jusqu’au 30 août aux Musées Gadagne, 1 place du Petit Collège-Lyon 5 / www.gadagne.musees.lyon.fr

 

Image : les roses Madame Eugène Resal, Soleil d’or et la France
Photo : Robe de cour dite «de Joséphine», Lyon, entre 1804 et 1810 par Jean-François Bony (dessinateur et brodeur), Lyon, musée des Tissus, inv. MT 29754. Acquis de Mauerer, 1912 © Lyon, musée des Tissus, Pierre Verier

 

 

Roses et tissus dans la littérature

Si, après la visite de ces deux expositions, vous souhaitez rester dans une ambiance florale et textile, vous pouvez, certes, parsemer de pétales de roses votre couvre-lit brodé de fils dorés… Ou bien vous plonger dans la (re)lecture de quelques classiques.

Deux romans d’Émile Zola explorent ces motifs. Au Bonheur des Dames (1883), qui raconte l’ascension sociale de Denise dans les grands magasins parisiens, regorge de descriptions d’étoffes à la fois symboliques et programmatiques : «le rayon des soieries était comme une grande chambre d’amour (…). Toutes les pâleurs laiteuses d’un corps adoré se retrouvaient là, depuis le velours des reins jusqu’à la soie fine des cuisses et au satin luisant de la gorge».

La Curée (1871), toujours de Zola, fait revivre le luxe et la débauche de la bourgeoisie décadente du Second Empire et de ses soirées mondaines, dans le sillage de Renée et de Maxime, son beau-fils, amant et acolyte de choc qui l’accompagne aux afters du bal Mabille. Les descriptions florales sont un leitmotiv du roman, comme une métaphore filée de ces amours incestueuses et de l’opulence bourgeoise des étoffes, des tentures d’alcôve ou des robes confectionnées par le tailleur Worm pour toutes les femmes qui peuplent ce théâtre d’apparences.

Si l’été est pour vous une saison propice à la poésie, ce cher Ronsard vous offrira quelques roses, thème qu’il a largement exploité dans son oeuvre lyrique. Le recueil Chantefleurs (publié de manière posthume en 1970) de Robert Desnos se présente quant à lui comme un bouquet à composer soi-même lors d’une balade matinale au marché aux fleurs. On y ajoutera le poème Emily sacrée de la poétesse et féministe Gertrude Stein, avec son fameux vers «une rose est une rose est une rose». Enfin, si la femme-fleur est un topos éculé de la littérature classique, on n’oubliera pas de relire quelques pages des Métamorphoses du poète latin Ovide : dans les poèmes Hyacinthe, Adonis ou encore Narcisse, il associe la jeunesse et la beauté symbolique des fleurs aux éphèbes dont s’éprirent les dieux ou les nymphes énamourées.

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