La chronique « précipités » est une mini-galerie de portraits tenue par Wendy Delorme au gré de ses rencontres. Ce mois-ci, elle nous présente Renée, soixante-neuf ans, qui a beaucoup fréquenté le milieu gay lyonnais dans les années 60 et 70…


 

précipités par wendy delorme renée heteroclite novembre 2015 lyon

 

Renée est une élégante. C’est d’abord cela qui m’a frappée en la voyant, puis sa façon de plonger son regard dans celui de son interlocuteur, en lui donnant toute son attention. Renée, lors de notre première longue discussion, me parle du «temps de sa splendeur», où elle portait, dans les boîtes gays de Lyon, une robe intégrale moulante orange vif d’Azzedine Alaïa, son créateur préféré. Robe vendue ensuite, dans un dépôt-vente, à une drag-queen de sa connaissance («pouvait-on imaginer meilleure destination pour cet habit ? Et cela lui allait mieux qu’à moi !» dit-elle avec un sourire malicieux). J’ai découvert ensuite qu’elle était écrivain, quand elle m’a fait lire une nouvelle* écrite en souvenir d’une personne transsexuelle qui fut sa voisine, au Mali.

J’ai pressenti très vite, malgré nos deux générations d’écart et les lieux très institutionnels de nos premières rencontres (le Musée des Tissus et la Bibliothèque de la Part-Dieu), que Renée faisait partie de cette famille étendue que forme le peuple camp. Un peuple pailleté, emperruqué, qui fait papillonner des faux-cils endiamantés, voltige sur des talons aiguille vertigineux en taille 42 ou plus et qui suscite l’adoration et l’émotion autant que la haine homophobe, sexiste et transphobe. Qui d’autre qu’une drag-queen ou une folle perdue est capable de dire à sa copine, en sortant éméchée de boîte de nuit à quatre heures du matin, «allez viens, chérie, on va aller se faire casser la gueule» ?**. Mais Renée n’est pas une drag-queen, quoiqu’elle ait pu rivaliser de style avec les plus pointues d’entre elles. Renée n’est même pas «homo», comme le dit encore ma génération, même si les jeunes gays et lesbiennes dans son entourage, qu’ils soient le fils du primeur de son quartier ou la secrétaire du cabinet médical qu’elle fréquente, ressentent tous, un jour, le besoin de se livrer à elle et de lui confier les détails secrets de leurs vies, de leurs attirances et de leurs peines, dans un monde où l’homosexualité n’est plus réprimée comme lors des jeunes années de Renée, mais où des foules immenses manifestent contre les unions homosexuelles et l’homoparentalité.

Renée, née en 1946, est fille d’une mère lyonnaise communiste et d’un père tirailleur guinéen. À l’âge de quatorze ans, une amie de sa mère demande à Renée d’être la cavalière de son fils lors d’une soirée des Jeunesses communistes, afin que ce garçon qui «virait mal» (selon sa mère) fraie avec des jeunes filles de son âge. À peine font-ils connaissance que le garçon ravit Renée d’une phrase : «allez viens, je t’emmène voir des copains». Il lui fait alors découvrir des soirées «dans un bar caché de la Guillotière, minable, tenu par une femme mûre aux cheveux rouges henné, caricaturale, insondable, mais pas regardante. Des homos, toutes classes confondues, lâchaient là l’obligatoire retenue. Sur la musique d’Europe n°1. Joyeuse misère. On est en 1962. Plus tard La Bohème, Le Mylord, La Petite Taverne. Partout avec eux. Des merles moqueurs». Au fil des ans, Renée est témoin et amie de toute une génération de garçons qui ont fait la nuit gay de Lyon dans les années 1960-70. «Une génération sacrifiée, foudroyée par « le » virus». Aujourd’hui, des doctorants en histoire, désireux de consigner cette mémoire, viennent interroger Renée sur ceux qui furent sa vraie famille. Car, comme le dit Renée, «ces garçons, contrairement au tout-venant, ne m’ont jamais demandé d’où je venais. Moi, je ne leur ai jamais demandé quand est-ce qu’ils se mariaient. Ma négritude, c’était leur homosexualité». Grandir dans sa double origine, dans une ville grand-bourgeoise où elle est perçue comme noire, n’était pas chose aisée. En réponse, elle a «fait de l’élégance une barrière contre la bêtise. On ne se moque pas de l’élégance». En Afrique, elle est perçue comme blanche parce que de culture française. Hormis des périodes de vie au Mali et au Niger, Renée a toujours vécu dans le premier arrondissement de Lyon, derrière l’Hôtel de Ville. Renée dit : «je suis encore très attachée à ma ville, pas pour elle-même mais pour ce que j’y ai vécu, et ceux que j’y ai connus». Cela me donne envie d’écrire un livre dont Renée serait le personnage principal et où l’on rencontrerait tous ceux avec qui elle riait et dansait, ses garçons sauvages qui l’aimaient tendrement, sa famille aujourd’hui disparue.

 

*Les nouvelles de Renée ont été publiées dans Lyon Capitale et dans la revue Le Coup de grâce

** Citation extraite de l’article «Camp» de Pascal Le Brun-Cordier, dans le Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes (sous la direction de Didier Eribon), éditions Larousse, Paris, 2003

 

Portrait de René © Philippe Garraud

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