Le Roi Carotte est peut-être l’opéra le plus attendu de la saison lyrique 2015-2016 à Lyon, tant cette œuvre d’Offenbach suscite la curiosité : une version de six heures lors de sa création en 1872, une dernière représentation à Vienne en 1877 avant de disparaître pendant presque cent-quarante ans, un livret complètement invraisemblable… En ressuscitant l’œuvre, le metteur en scène Laurent Pelly prenait un pari risqué : il est largement gagné.

 

le roi carotte laurent pelly opera de lyon copyright Stofleth

 

La genèse du Roi Carotte a été quelque peu chaotique. La collaboration entre Jacques Offenbach et Victorien Sardou a en effet subi les soubresauts de l’Histoire (guerre de 1870, chute de Napoléon III, Commune de Paris) avant d’aboutir à la création de cet opéra à Paris en 1872. Inspiré d’un conte de E.T.A. Hoffmann, c’est l’histoire de Fridolain XXIV, roi de Krokodyne, qui désire épouser la princesse Cunégonde pour renflouer les caisses vides de son royaume. Mais c’était sans compter sur la rancœur de la sorcière Coloquinte qui, par vengeance, fait surgir de terre le roi Carotte et son armée de navets et de radis prêts à s’emparer du pouvoir. L’unique moyen pour Fridolain de recouvrer son trône est de récupérer l’anneau de Salomon. S’ensuit un vaste voyage dans le temps et l’espace. Guidés par le génie Robin-Luron, Fridolain, ses ministres et la belle Rosée-du-Soir se rendent à Pompéi, quelques minutes avant l’éruption du Vésuve, puis au royaume des fourmis et au pays des abeilles, avant de revenir à Krokodyne. Fridolain, aidé par le peuple mécontent de ce Roi Carotte, récupère son trône, épouse Rosée-du-Soir et renvoie Cunégonde chez son père.

En premier lieu, il faut saluer Agathe Mélinand (dramaturge qui codirige avec Laurent Pelly le Théâtre national de Toulouse depuis huit ans)  pour son travail de réécriture des dialogues, mais aussi de la structure de l’œuvre, car il a fallu faire des choix et couper certains passages du livret, comme les scènes dans le désert ou la forêt vierge. Sa grande réussite est d’avoir su préserver la cohérence de l’œuvre, malgré ces coupes et une intrigue des plus complexes.

Sur le plateau, la mise en scène de Laurent Pelly est une superproduction flamboyante. Les décors sont somptueux, imposants mais gracieux. On passe de la taverne à la salle du trône, de Pompéi au royaume des fourmis, avec une fluidité naturelle qui permet au spectateur de glisser entre chaque tableau sans perdre le fil. Certaines scènes sont plus sobres mais restent néanmoins poétiques, comme celle où un panier à salade est utilisé comme une cage. La chute du Roi Carotte réserve sa surprise ; aussi inattendue que surréaliste, elle a enthousiasmé le public, qui ne s’est pas privé d’applaudir la fin du tyran. Les costumes et les armures, des fourmis comme des Pompéiens, sont également très soignés : ils nous plongent avec émerveillement dans cette féerie. Ceux de la cour potagère suscitent à la fois l’admiration et la répulsion, car l’habit de ce Roi Carotte est une réussite répugnante ! Bravo à Christophe Mortagne, qui endosse sans réserve le costume et le rôle du méchant de service.

Mais la richesse de la mise en scène ne s’arrête pas aux décors et aux costumes. Elle fourmille de détails et de clins d’œil, tantôt humoristiques, tantôt politiques ; comment ne pas penser à L’Opportuniste de Jacques Dutronc quand Pipertrunck (Jean-Sébastien Bou), chef de la police et des mystères, entonne Le Couplet du diplomatemon principe, et qu’il soit le vôtre, c’est de tourner avec le vent») en retournant sa veste ? Comment ne pas songer à la Commune ou au chef-d’œuvre de Delacroix lors du tableau final représentant une barricade surmontée par un Fridolain vainqueur brandissant un drapeau ?

Il faut souligner le travail d’orfèvre de la direction d’acteur de Laurent Pelly. Tout est coordonné, précis, ciselé, en particulier les mouvements du chœur, très sollicité, qui démontre, une fois de plus, que ses membres sont des artistes complets.

Les solistes ne sont pas en reste et tous prennent leur rôle à cœur. Yann Beuron est un Fridolain ahuri, Antoinette Dennefeld une Cunégonde dévergondé à souhait dans son Rondo de la princesse, Chloé Briot est une Rosée-du-Soir pleine de délicatesse et Julie Boulienne un Robin-Luron tout en malice.

Dans la fosse, la direction de Victor Aviat est solidement menée. On pourra juste regretter quelques passages trop appuyés sur les cuivres, qui crée quelques déséquilibres avec le reste de l’orchestre.

Il est heureux d’avoir pu découvrir cette œuvre oubliée d’Offenbach, et même s’il doit finir en purée, on a envie de souhaiter longue vie à ce Roi Carotte !

 

Le Roi Carotte, jusqu’au 1er janvier à l’Opéra de Lyon, 1 place de la Comédie-Lyon 1 / 04.69.85.54.54 / www.opera-lyon.com

 

Photos © Stofleth

Un Réponse à “Un Roi Carotte qui nous botte !”

  1. Jérôme COLLOMB

    C’est effectivement une belle résurrection.
    Ce qui me fait mal au coeur c’est de lire les louanges dramaturgiques à Agathe Mélinand qui n’a fait que reprendre la version raccourcie en 3 actes et 11 tableaux établie par Sardou et Offenbach eux-même. Son seul apport à cette version est la suppression du tableau de Quiribibi (habilement résumé il est vrai) et l’ajout de l’Invocation du Roi Carotte au 1e acte dont la version 3 actes est privée.

    En vérité, elle n’a fait qu’ajouter des anglicismes et grossieretés (« con » ; « salope ») qui, pour le coup, bride la magie dont le Roi Carotte doit impérativement bénéficier. On ne tolèrerait pas ce genre de mots dans un conte. On ne tolèrerait pas non plus la réécriture des dialogues d’Audiard pour redoubler les films cultes dont il a écrit les savoureux dialogues.

    Alors pourquoi rendre vulgaire une féerie ?
    Je suis d’accord pour reformuler certaines répliques alambiquées, et même pour la petite pirouette de fin de Robin-Luron (qui annonce qu’il racontera « ça dans un autre opéra ») qui est un joli clin d’oeil au monde du théâtre et aux péripéties folles imaginées par Sardou et Offenbach. Mais la magie est morte avec les anglicismes et les insultes.

    Voilà le véritable apport d’Agathe Mélinand : ajouts inutiles et grossiers, la version en 3 actes n’étant pas de son fait, mais des auteurs eux-mêmes.

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