La chronique « Précipités » est une mini-galerie de portraits tenue par Wendy Delorme au gré de ses rencontres. Ce mois-ci, elle nous présente la danseuse et chorégraphe Bintou Dembele.

Bintou Dembele credit Roger JacquetLa première fois que j’ai vu Bintou Dembele, c’était dans un cercle amical. J’avais déjà entendu parler d’elle comme danseuse. J’ai attendu de la voir sur scène pour la connaître mieux et c’est autant sa façon d’emplir l’espace et de se mouvoir que ce qu’elle en a dit, après, qui incarnent pour moi la combinaison parfaite de l’art et de la politique. Car sa danse est un langage à décoder au prisme de plusieurs concepts, tous incarnés en chair et en gestes dans l’espace de la scène.

Premier concept : les cultures de rue, et d’abord le hip-hop que Bintou, ses frères et leurs amis pratiquent adolescents, au début des années 1980. «L’émission H.I.P. H.O.P. (diffusée le dimanche en début d’après-midi sur TF1 de janvier à décembre 1984, NdlR) a été le déclencheur. Sidney (animateur de l’émission, NdlR) était le premier Noir que je voyais à la télévision. Je voyais des jeunes comme moi, «issus de», je pensais y trouver un espace d’expression qui m’accepterait telle que je suis».

Bintou Dembele danse dans la rue, chez elle, à Brétigny-sur-Orge et dans les MJC. «J’étais avec des potes de la cité portugais et espagnols ; notre groupe s’appelait les Boogie Breakers. Nous étions trop jeunes pour prendre conscience de l’ampleur du mouvement. Notre vision du monde était restreinte à celle de la cité pour certains ou à celle de la ville pour d’autres. Moi, je ne me voyais pas m’arrêter, j’ai donc brisé la barrière pour aller de par le monde».

« J’apprends que ma couleur de peau pose un problème…« 

Sur ces premières années de danse, elle témoigne d’un besoin de faire corps avec d’autres : «j’apprends que ma couleur de peau pose un problème, ça me fait peur et je ressens le besoin de me protéger, trouver une «famille», un «crew». (…) Je suis respectée car je fais la différence, je sais «faire comme les garçons»»*. Les trainings ont ensuite lieu à Châtelet-les-Halles, ancien lieu de bagarre entre skins et antifas.

Progressivement, Bintou fait de la danse son métier : «beaucoup ont fait le choix de s’arrêter ou de rester à la cité plutôt que d’être devant les projecteurs. Pour ma part, je me suis dit que, si je le faisais, je devais prendre ça au sérieux. J’étais l’une des seules filles et assez forte ; du coup, les gens voulaient me connaître». Elle intègre le Théâtre Contemporain de la Danse (TCD) de Paris en 1996 et danse dans les spectacles de MC Solaar. Lorsque je la rencontre en 2014, Bintou performe une pièce intitulée S/T/R/A/T/E/S, programmée pour la Nuit blanche de Paris. Cela fait alors dix-huit ans qu’elle s’est professionnalisée sur les scènes de danse contemporaine, mais aussi les spectacles télévisés, tout en restant active dans le milieu underground.

Zoos humains

Deuxième concept : le fait colonial. Depuis 2002, Bintou fait tourner la compagnie Rualité et son travail chorégraphique actuel s’articule autour du colonialisme et des modes de résistance qui en découlent. Inspirée par la trajectoire triste et révoltante de la Vénus hottentote, Saartje Baartman, elle crée la pièce Z.H. (acronyme de «Zoo Humain»), que je découvre dans un film documentaire (intitulé lui aussi Z.H.) au festival d’Avignon à l’été 2015. J’y pense des jours durant. Le visage pris dans une muselière, le corps entouré de mains gantées intrusives qui la touchent bien qu’elle se dérobe à chaque geste, elle incarne par sa danse la violence faite à l’être dont le corps est exhibé dans les zoos humains, meurtri, moqué, exotisé, altérisé.

Durant la création de Z.H., Bintou échange autour du fait colonial et des «arts marrons» avec des anthropologues, dont Sylvie Chalaye du laboratoire SeFea (Scènes francophones et écritures de l’altérité) de l’Université Sorbonne nouvelle – Paris 3, avec qui elle élabore des journées d’études où dialoguent artistes et universitaires, travaillant et mettant parfois à l’épreuve le rapport entre l’objet d’étude et le chercheur.

La danse comme langage politique

Le troisième concept pourrait être celui d’identité. Mais c’est une notion qui résiste à la définition et ne peut se figer, parce que si Bintou est née femme, afrodescendante, a grandi dans une cité et est devenue artiste chorégraphe, aucun de ces termes, ni même leur somme, ne la définit entièrement. À l’exercice de l’autodéfinition, Bintou répond : «je suis une pionnière, une résistante. J’ai abandonné l’idée de me définir, trop complexe…». Mais sa danse définit le corps en situation et déploie pour le regard un langage politique, qui parle de tous ces endroits où les voix sont muselées.

 

* Cette citation est extraite du texte S/T/R/A/T/E/S, trente ans de hip-hop dans le corps, un témoignage de Bintou Dembele, in Africultures n°99-100, p. 251. Les autres citations proviennent d’un échange personnel avec Bintou au sujet de son travail.

 

Photo © Roger Jacquet

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