La chronique « Précipités » est une mini-galerie de portraits tenue par Wendy Delorme au gré de ses rencontres. Ce mois-ci, elle nous présente le chorégraphe et performer Matthieu Hocquemiller. 

Matthieu Hocquemiller«Je me présente rapidement : je suis Matthieu Hocquemiller, chorégraphe à Montpellier au sein d’une compagnie de danse contemporaine [À contrepoil du sens, NdlR]. J’aimerais te parler d’un projet de création autour du corps, de la sexualité». C’est ainsi que Matthieu est entré dans ma vie, en juillet 2013. Il montait un spectacle pour le festival Montpellier danse et voulait que j’en sois. Je ne suis pas danseuse, cela m’a interpellée – je lui réponds. On se rencontre à Paris, puis je viens en résidence de création à Montpellier. Je découvre la délicatesse de Matthieu, la qualité de l’attention qu’il porte à autrui, que ce soit dans le studio de danse ou lors de simples conversations.

J’ai alors l’habitude des gens pressés, l’habitude d’exécuter les projets à la chaîne, de réfléchir à toute allure, de boucler les échanges téléphoniques en un tournemain. Matthieu sait déployer autour de moi et des autres performers une belle sensation d’espace et de temps. Lors de cette première résidence, je réalise que je ne pourrai pas faire partie du projet final (je viens d’être engagée comme enseignante-chercheure contractuelle) mais je sais déjà que je ne perdrai pas Matthieu de vue. Et on se revoit, pour l’organisation d’une conférence ou à la première du spectacle pour lequel il m’avait sollicitée. De brèves rencontres en séances de travail à Paris, Berlin, Montpellier et Lyon, j’apprends à le connaître mieux.

Matthieu suit ses premiers cours de danse «sur le tard», alors qu’il est en formation en arts du cirque. La danse fait évidence pour lui, il enchaîne donc tous les stages et cours possibles, s’entraîne sans répit en danse contemporaine mais touche aussi à d’autres disciplines (comme la capoeira ou le hip-hop), plus en lien avec sa pratique acrobatique. Cet éclectisme suit une certaine logique : se saisir d’un domaine de façon englobante, afin d’élaborer une pratique syncrétique, nuancée, hybride. Matthieu chorégraphie alors ses propres solos courts, tâtonne, se forge un style «en mêlant un grand engagement physique aux esthétiques contemporaines qui [l]e touchaient». Il est alors repéré par des chorégraphes.

Si Matthieu est surtout connu aujourd’hui comme chorégraphe, on le voit toujours sur scène, par exemple dans sa plus récente performance, auto porn box, qu’il a présentée en décembre aux Subsistances à Lyon, dans le cadre du festival Only Porn organisé par le Lavoir public. Ses dernières créations (le spectacle (nou) et les solos courts de auto porn box), questionnent la représentation du corps, qui selon lui «concentre des enjeux artistiques et politiques : comment le corps est tissé dans une époque et traversé de flux ; comment le corps est l’endroit de la relation et de la transaction au monde». Le sexuel, pour Matthieu, est plus une culture qu’une «pulsion».

Avec les performers, il ne travaille pas sur l’érotisme ou le désir «mais plutôt sur la construction d’images, très maîtrisées, et sur des déplacements dans les usages du corps». C’est pourquoi il s’entoure de personnes qui ont une pratique du travail du sexe et «une approche déjà très lucide et engagée sur ces questions-là». Marianne Chargois, Kay Garnellen, Mathieu Jedrazak, Ludovic Lézin, Camille Mutel, que l’on peut voir sur scène dans auto porn box, partageaient «l’envie et l’expérience de travailler sur le sexuel, avaient une expérience artistique de la représentation, une approche réflexive et, pour la plupart, politique».

Le protocole de travail de Matthieu Hocquemiller, auquel j’ai assisté, est basé sur des réflexions, des essais, des échanges verbaux, des contacts et des séquences d’improvisation qui approfondissent le lien entre performers. Il pose chaque fois «la question des envies et également du respect des limites de chacun-e : je faisais des propositions dont ils et elles pouvaient s’emparer et ils et elles faisaient également des propositions dont je m’emparais. Cela a été un processus profond et humain qui, je crois, nous a tou-te-s engagé-e-s». À la sortie de la première de (nou) au festival Explicit (organisé en mai par Matthieu et Marianne Chargois au CDN de Montpellier, sur l’invitation de Rodrigo Garcia), un spectateur inconnu avec qui j’échangeais des impressions me disait : «c’est incroyable ce que le chorégraphe fait faire aux performers». Je lui ai répondu, en connaissance de cause : «il n’impose pas, il élabore avec les performers».

La danse contemporaine devient post-pornographique dans (nou). Non pas «post» au sens d’un «après» de la pornographie, mais «post» au sens d’un rapport réflexif et critique aux représentations du sexuel. Pour Matthieu Hocquemiller, la danse contemporaine (reconnue institutionnellement) et la contre-culture post-porn (encore marginale et underground) ont des choses à se dire car «elles questionnent un corps politique et interrogent par la représentation, les limites et les normes. C’est ce qui traverse la danse contemporaine depuis ses débuts : il n’y a qu’à se souvenir du scandale Nijinski». Les mots que Matthieu emploie pour parler de cette contre-culture post-porn, j’ai envie de les reprendre pour parler de son travail : «j’ai eu le sentiment qu’il y avait là un endroit où quelque chose se passait, quelque chose de foisonnant, de politique et d’audacieux, où les corps étaient vivants».

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