Du 15 mars au 3 avril, l’Opéra de Lyon accueille son traditionnel festival annuel, intitulé cette année Pour l’Humanité.

Le festival de printemps de l’Opéra de Lyon réunit cette année quatre grandes œuvres lyriques autour d’une thématique partagée : la folie meurtrière des hommes et les crimes contre l’Humanité. La Juive de Jacques Fromental Halévy (1835) nous plonge dans la Rome de la fin du Moyen-Age, sur fond de haine ancestrale entre Juifs et chrétiens. Benjamin, dernière nuit, drame en quatorze scènes, revient sur la fin tragique du philosophe allemand Walter Benjamin (1892-1940), fuyant la barbarie nazie. L’Empereur d’Atlantis de Viktor Ullmann et Brundibàr de Hans Krasà ont tous deux été composés au camp de Terezin pendant la Seconde Guerre mondiale ; les auteurs de ces paraboles sur l’injustice et la tyrannie moururent peu de temps après à Auschwitz. Le directeur de l’Opéra de Lyon, Serge Dorny, nous en dit plus sur ce festival Pour l’Humanité.

 

Portrait de Serge Dorny, dircteur de l' Opéra de Lyon Pour l’HumanitéComment est venue l’idée de ce thème ?

Initialement, le festival devait s’intituler L’Autre. C’est suite aux attentats de janvier 2015 que je l’ai renommé Pour l’Humanité. On pouvait espérer qu’à la suite d’un XXe siècle tragique, le XXIe serait plus évolué, plus ouvert, plus fraternel. Et pourtant, le monde où nous vivons communique beaucoup mais dialogue peu. Il semble être de moins en moins tolérant. L’acceptation de l’autre et de sa différence, qu’elle soit culturelle ou religieuse, n’est pas quelque chose d’acquis. Il suffit, par exemple, d’observer la tension suscitée par le débat autour du mariage pour tous. J’ai donc voulu réunir des œuvres qui évoquent cette intolérance vis-à-vis de l’autre.

 

Quels sont les liens qui unissent ces opéras entre eux ?

Ce sont des œuvres du XIXe, du XXe et du XXIe qui évoquent l’Autre au fil des siècles. Dans La Juive de Halévy (1835), il est question d’intolérance, du conflit entre judaïsme et catholicisme et de l’oppression du premier par le second. Les deux autres œuvres ont été écrites durant la Seconde Guerre mondiale à Terezín (Theresienstadt en allemand), une ville-camp où étaient concentrés les Juifs des environs de Prague. Si Brundibár a pu être joué dans le camp, L’Empereur d’Atlantis a été censuré et n’a vu le jour qu’en 1975. Ces opéras de Hans Krasá et Viktor Ullmann, tous deux morts à Auschwitz, portent un regard sur l’Autre, sur la monstruosité dont l’être humain est capable, mais ils sont également le témoignage d’un art porteur d’espoir, même dans les pires conditions.

 

Le quatrième opéra présenté est une création. Qu’est-ce qui pousse un directeur d’opéra à commander une œuvre nouvelle ?

La légitimité du théâtre lyrique ne peut s’établir uniquement sur les œuvres du passé : nous avons le devoir d’enrichir le répertoire et de montrer que l’opéra conserve sa force et sa pertinence aujourd’hui. L’opéra peut éclairer notre actualité, comme Claude de Thierry Escaich et Robert Badinter l’a fait en 2013, à propos de la peine de mort et de la condition pénitentiaire. Pour le festival 2016, j’ai confié à Régis Debray l’écriture du livret de Benjamin, dernière nuit dont Michel Tabachnik a composé la musique. Walter Benjamin était un écrivain et philosophe exceptionnel. L’opéra nous montre cet homme traqué par le nazisme en 1940, échouant à Port-Bou et revoyant comme en un rêve – avant son suicide – sa vie et ceux qu’il a côtoyés – Brecht, Koestler, Asja Lacis, Hannah Arendt, Horkheimer, Gide…

 

C’est un festival très engagé ; comment concevez-vous les rapports entre l’art et l’actualité ?

Souvent, l’art n’est considéré que comme un divertissement. Mais il y a une force de l’art et de l’opéra, qui peuvent changer le monde. Certes, l’art doit divertir mais ce n’est pas sa seule fonction. Beaucoup d’œuvres ont une résonance extraordinaire : Macbeth de Shakespeare, c’est une pièce qui parle de dictature, d’hommes prêts à tout pour se maintenir au pouvoir. Aujourd’hui encore, ce Macbeth créé il y a quatre cents ans reste d’actualité. Regardons ce qu’il se passe dans le monde. Les Macbeth sont toujours présents, prêts à tout pour conserver le pouvoir : faire la guerre, massacrer…

 

Il s’agit donc de redonner un sens politique à l’art ?

Oui, la culture, l’art et l’opéra ont un rôle politique, mais au sens noble du terme. Ils sont un lieu d’échanges, ils peuvent nourrir notre réflexion. Cela permet aux habitants de la Cité de se rencontrer, de vivre les mêmes émotions, d’être déstabilisés, d’apporter des réponses différentes à telle ou telle question. C’est ça, la démocratie, la richesse de la société dans laquelle nous vivons, dans laquelle la liberté interroge les œuvres, dans laquelle l’art ose déranger au risque de déplaire à certains.

 

Festival Pour l’Humanité, du 15 mars au 3 avril
Benjamin, dernière nuit, du 15 au 26 mars et La Juive, du 16 mars au 3 avril à l’Opéra de Lyon, 1 place de la Comédie-Lyon 1 / 04.69.85.54.54 / www.opera-lyon.com
L’Empereur d’Atlantis, du 17 au 24 mars au Théâtre national populaire, 8 place Lazare Goujon-Villeurbanne / 07.78.03.30.00 / www.tnp-villeurbanne.com
Brundibár, du 29 au 31 mars au Théâtre de la Croix-Rousse, place Joannès Ambre-Lyon 4 / 04.72.07.49.49 / www.croix-rousse.com

 

Photo L’Empereur d’Atlantis © Jean-Louis Fernandez
Photo Serge Dorny © Philippe Pierangeli

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