Achille Mbembe s’interroge sur la manière de penser l’Afrique et le monde d’aujourd’hui alors que Didier Eribon explore les contradictions que soulève la réflexion sur les identités sociales et minoritaires.

«Ô mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge !». L’exclamation est de Frantz Fanon, dans le si beau Peau noir, masques blancs (1952). Achille Mbembe la fait sienne dans Politiques de l’inimitié et, à son tour, le théoricien post colonial entreprend de soumettre concepts et catégories au doute critique.

Il avance que «l’inimitié» contemporaine, c’est-à-dire la violence et les politiques de séparation et d’exclusion, a constitué «le nerf des démocraties libérales». Au moment où la démocratie et le libéralisme se sont renforcés, l’espace colonial a échappé à leur emprise, ouvrant la voie aux politiques d’exception. Ainsi du droit de la guerre qui ne s’est jamais appliqué aux colonies ou de la «forme-camp» (notamment le camp de réfugiés), apparue lors des guerres coloniales.

Dans le même temps, Mbembe s’interroge sur la manière de penser l’Afrique et le monde aujourd’hui. Plusieurs voies se dessinent, entre une pensée dans les termes de l’humanisme né en Occident (comme c’est le cas chez Fanon, Aimé Césaire ou Édouard Glissant) et une réflexion dans des termes qui seraient propres à l’Afrique (du côté de l’«afrocentrisme» ou de l’«afrofuturisme») : comment résoudre alors la tension entre l’emprunt au colonisateur et l’adhésion, tout aussi problématique, à une essence africaine ?

Contradictions identitaires

Ce sont des problèmes très proches qu’affronte Didier Eribon dans Principes d’une pensée critique. Notamment l’articulation de la domination et de la résistance à la domination : l’auteur de Retour à Reims rappelle cette expression de Jean Genet, «écrire dans la langue de l’ennemi», et retrouve ce problème chez Paul Celan, un Juif qui écrivait en allemand, ou Assia Djebar, une Algérienne qui a écrit en français.

Plus généralement, Eribon explore les contradictions – indépassables, semble-t-il – que soulève la réflexion sur les identités sociales et minoritaires. La contradiction est originelle, dès lors qu’est postulée l’existence de déterminismes, c’est-à-dire des structures sociales (de classe, de genre, de race, etc.) si puissantes qu’elles saisissent les individus dès leur naissance et ne cessent de se manifester ; dès lors, également, qu’on postule que ces déterminismes sont historiques, c’est-à-dire qu’il est possible d’y résister et de s’y soustraire par l’action politique et théorique.

Eribon revient sur les concurrences entre les différents «découpages» du monde social et les différents récits de soi-même que l’on peut proposer (comme homosexuel, comme ouvrier). Et, s’interrogeant sur la constitution des mouvements sociaux (notamment par une très belle analyse de La Bâtarde de Violette Leduc), il rappelle que la tâche n’est jamais réalisée, tant tout mouvement semble nécessairement laisser de côté des «voix absentes».

C’est ce qui fait la force de ces deux ouvrages : moins résoudre les problèmes que les poser, et nous convaincre qu’il faudra inlassablement «toujours interroger».

 

Politiques de l’inimitié d’Achille Mbembe (éditions La Découverte)
Principes d’une pensée critique de Didier Eribon (éditions Fayard)

 

Photo Achille Mbembe © David Harrison
Photo Didier Eribon © Patrice Normand

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