Ce mois-ci, Wendy Delorme nous raconte l’histoire d’une célèbre passerelle de fer forgé qui fait face au lac d’Annecy : le Pont des Amours…

Il est à Annecy une passerelle de fer forgé avec vue sur le lac, qui relie les jardins de l’Europe (quelques arbres et bosquets longeant le canal vers la Vieille ville) et l’immense pelouse du Pâquier (dont la rumeur veut qu’une vieille dame, possédant ce magnifique terrain au bord du lac, l’ait offert à la ville pour un franc symbolique à condition qu’on n’y construise jamais). En hiver, j’y écoutais du grunge plein mon walkman en fumant face au lac gelé des cigarettes roulées dont les brins de tabac amer me collaient aux lèvres. L’été, j’y retrouvais des amis pour zoner sur la pelouse avec des djembés et des guitares dont on ne savait pas très bien jouer. Personne ne sait vraiment pourquoi le Pont des Amours s’appelle ainsi.

Le bruit court qu’il devrait son nom aux prostituées qui autrefois attendaient là le client, pour des amours tarifées. Une légende urbaine veut que les amoureux s’embrassant au milieu du pont, face au lac, soient unis pour la vie. Ce qui était certain pour moi jusqu’à récemment, c’est que le Pont des Amours était celui des autres.

La ville est hétérosexuelle, blanche et bourgeoise

La ville est hétérosexuelle. Toutes les villes – à l’exception de certains quartiers dans quelques grandes capitales. On ne s’en rend même pas compte puisque c’est la normalité, celle qui est si évidente que cela va de soi. Mais si, secrètement, à un âge où l’on n’a pas encore osé le dire à l’entourage, ni même se l’avouer à soi, on pense trop souvent à une certaine personne qui se trouve être née du même sexe que nous, alors, en notre for intérieur, on sait, que le Pont des Amours ne va pas de soi.

La ville est aussi blanche et bourgeoise. C’est en tout cas l’image qu’Annecy donne d’elle-même sur les cartes postales destinées aux touristes qui, chaque été, font la promenade, du Pâquier à la Vieille ville en passant par le Pont des Amours. Une ville ravissante dont les pierres anciennes, les arcades, les montagnes qui la bordent, l’eau si claire de son lac (le plus pur d’Europe, disait-on quand j’étais enfant) et les spécialités culinaires évoquent tout ce que la France a de plus charmant. Une ville où l’on peut errer ado, sans se sentir appartenir, sans savoir bien où se mettre mais sans oser rejoindre les punks à chiens qui font la manche devant le Monop’ près de l’Hôtel du lac (j’apprendrai ensuite que la plupart d’entre eux sont des fils de banquiers, dentistes, assureurs et pharmaciens, en rébellion contre la bourgeoisie parentale et leur villa-piscine).

Fuir…

Il faut alors aller ailleurs, vers la grande ville (Lyon, puis Paris) pour y faire ses études (officiellement), pour pouvoir respirer (en vérité). Parce que comme les montagnes bloquent l’horizon partout où le regard se pose (Annecy est au creux d’une vallée), l’imaginaire adolescent s’arrête à la devanture verte du Royal’s Pub où traînent les garçons du lycée Sommeiller – copains, amants, petits amis, qui plus tard s’étonneront qu’on se soit révélée lesbienne. C’est qu’à Annecy, dans les années 90, c’est-à-dire avant les réseaux sociaux, avant la téléréalité, avant le Pacs et avant la loi Taubira, se dire lesbienne n’était pas vraiment imaginable, en tout cas pas pour moi.

…et revenir

Voici deux mois, j’ai été contactée par une fille qui m’a proposé de venir faire une conférence à Transposition, le premier festival de films des minorités de genre et sexuelles d’Annecy. Dans son texte de présentation, l’équipe explique le pourquoi du festival : «ce que l’on ne voit pas, ce qui n’est pas montré, n’a pas véritablement sa place dans la société. (…) Représenter, montrer, débattre, voilà ce qui permet une réelle visibilité des minorités de genre et sexuelles».

Je n’aurais jamais imaginé revenir dans ma ville natale pour une telle occasion. Je comprends aussi pourquoi, quand je vivais à Paris, je cherchais avidement des yeux les couples de filles et les garçons manqués, dans les rues du Marais. Et pourquoi cela me fait toujours quelque chose quand, par hasard, dans le métro, à une terrasse de café, dans la rue ou à la fac, je croise mes semblables. C’est un bol d’air dans Hétéroland, où j’ai l’impression de respirer un oxygène de synthèse et où je me sens toujours un peu hors-sol, comme une expatriée. J’ai hâte de revenir à Annecy fin mai pour le festival. Je me dis que peut-être la passerelle du Pâquier va devenir un jour le Pont de tous les Amours.

 

Festival Transposition, du 17 au 28 mai à Annecy et son agglomération / www.festivaltransposition.com

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