Un livre consacré aux «vierges jurées» d’Albanie démontre une fois de plus que le genre est une construction sociale et qu’adopter les rôles genrés masculins demeure une échappatoire à une condition féminine inégalitaire.

Les «vierges jurées» d’Albanie, ces femmes devenues hommes, constituent le seul exemple européen d’un statut transgenre socialement reconnu, évoqué récemment dans le film Vierge sous serment de Laura Bispuri. On en recense encore une centaine aujourd’hui. De sexe féminin, elles sont devenues socialement des hommes et en ont adopté les rôles, les vêtements et l’allure (elles fument, boivent, parlent fort et imposent leur présence), en renonçant pour cela à la procréation et même à toute vie sexuelle. C’est le plus souvent une façon pour elles d’échapper à un mariage forcé. Il peut aussi s’agir d’un diktat parental : certaines jeunes filles sont élevées comme des garçons afin d’assurer le rôle de chef de famille une fois adultes et ainsi pallier le manque d’héritier masculin.

En endossant les tâches assignées à leur nouveau genre, elles obtiennent un statut social hautement respecté, accordé seulement aux hommes. Cette respectabilité est considérée comme «normale» et ne saurait être remise en cause. Protégeant la famille, elles vengent son honneur, en tuant si nécessaire. Présidant à la table, elles font respecter les codes de l’hospitalité, donnent leur bénédiction aux mariages ou les refusent. Chauffeurs ou bergers, on ne s’aventurerait pas à leur proposer de porter leur sac à dos, ni à les mettre au défi de dévoiler ce qui se cache en-dessous de leur ceinture.

Choix paradoxal

vierges jurees livreL’étude (tout juste traduite et éditée en français) que leur a consacrée en 2001 l’anthropologue anglaise Antonia Young, spécialiste des Balkans, démontre encore une fois que le genre est une construction sociale et contredit les théories essentialistes en plein retour de hype. «On ne nait pas homme, on le devient», écrit l’historienne Nicole Pellegrin dans la préface de l’ouvrage, détournant le célèbre adage de Simone de Beauvoir.

On peut regretter toutefois que l’ouvrage n’approfondisse pas les conséquences liées au corps que cette éducation engendre : la majorité de ces «vierges jurées» n’a pas de poitrine, ce qui tendrait à prouver que les données biologiques d’un sexe sont influencées par son conditionnement social. L’auteure souligne le paradoxe de ce choix : devenir «vierge jurée» demeure un acte de résistance pour s’assurer une vie meilleure, plus libre et respectable et représente une alternative à des rôles féminins réducteurs. Mais c’est aussi assoir le système patriarcal, conforter la norme du masculin et la primauté de ses valeurs.

 

Les Vierges jurées d’Albanie. Des femmes devenues hommes d’Antonia Young (éditions Non Lieu)

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