Corps rebelles, l’exposition du Musée des Confluences sur l’histoire de la danse contemporaine, met en lumière l’importance des chorégraphes femmes et les bouleversements causés par l’apparition du sida.

Il est malheureusement trop rare qu’un événement culturel mette à l’honneur à parité aussi bien les artistes hommes que femmes. L’exposition Corps rebelles, qui retrace l’histoire de la danse contemporaine à travers les évolutions de la société au XXème siècle, est de ceux-là. Dès l’entrée, un panneau nous rappelle que les pionniers de la danse moderne, ancêtre de la danse contemporaine, née au début du siècle dernier, étaient surtout des pionnières. L’Allemande Mary Wigman et sa danse expressionniste, l’Américaine Isadora Duncan et sa danse libre, sa compatriote Martha Graham… Ce sont d’abord des femmes qui se sont dressées contre les carcans imposés par la danse classique. Selon Agnès Izrine, commissaire scientifique de l’exposition (et ex-rédactrice-en-chef de feu le magazine Danser), c’est parce que «la danse contemporaine est intimement liée à l’émancipation des femmes».

Évolutions sociétales et chorégraphiques en parallèle

Apparue alors que les suffragettes battaient le pavé pour exiger le droit de vote, la danse moderne, tout comme la danse contemporaine qui lui succède à partir du milieu du XXème siècle, porte en elle les échos des luttes des femmes pour se réapproprier leurs corps. Elle surgit à la fin d’une longue période, l’époque victorienne, marquée par l’aliénation et la dépossession du corps des femmes, par des contraintes physiques et morales très fortes, symbolisées par le corset. Après la Première Guerre mondiale, la mode des danses latino-américaines (telles que le tango), du fox-trot et autres danses exigeant souplesse et contorsions, va justement contribuer à l’abandon du corset.

C’est là l’une des nombreuses interactions entre la danse moderne puis contemporaine et l’ensemble de la société que Corps rebelles se propose d’examiner, principalement à travers l’outil vidéographique. Entretiens face caméra avec les artistes ou captations de spectacles redonnent leur juste place aux chorégraphes femmes et on peut ainsi voir de courts extraits d’œuvres de Pina Bausch, Maguy Marin, Trisha Brown, Robyn Orlin, Carolyn Carlson, Anne Teresa De Keersmaeker, Louise Lecavalier, Lucinda Childs, Karole Armitage, Sylvie Guillem, Joëlle Bouvier…

Éloge de la fragilité

L’exposition se décline en six thématiques et celle intitulée Danse vulnérable invite à se pencher sur les faiblesses et les « imperfections » du corps humain pour les reconsidérer sous un autre angle. Les régimes totalitaires du XXème siècle avaient exalté le corps «sain» et vigoureux, parfois avec la complicité des chorégraphes (ainsi Mary Wigman accepta-t-elle de collaborer avec le régime nazi à l’occasion des Jeux Olympiques de Berlin en 1936). Après avoir vu les corps décharnés et squelettiques d’Auschwitz, il n’est plus possible pour les chorégraphes de participer naïvement au culte du corps parfait, auquel une large part de la danse contemporaine va délibérément tourner le dos.

Cette tendance se renforce avec l’apparition du sida dans les années 80, qui va elle aussi profondément influencer le travail de nombreux chorégraphes, notamment gays. La danse devient alors une stratégie de survie, une manière de laisser une trace, une façon de résister à la menace de disparaître dans l’oubli et dans la honte du stigmate. Le sida impose une nouvelle urgence à créer et à danser, urgence qui se reflète dans le titre d’une des dernières créations de Dominique Bagouet, So Schnell («si vite» en allemand).

Des chorégraphes marqués par le sida

Corps rebelles permet de voir de courts extraits de cette œuvre, créée en 1990, deux ans avant que Bagouet ne décède du sida à seulement 41 ans. Autre pièce majeure présentée : Good Boy (1998), le solo autobiographique d’Alain Buffard (1960-2013) sur sa séropositivité. L’Australien Llyod Newson et sa compagnie, le DV8 Physical Theatre, se confrontent également à l’émergence de cette nouvelle maladie dès 1986 avec My Sex, Our Dance, avant de prendre pour thème les violences conjugales dans My Body, Your Body (1987), la drague dans les pissotières dans MSM (1993) ou les évolutions de la masculinité dans Enter Achilles (1995).

On pourra regretter la brièveté des extraits de spectacles présentés, ainsi que le rythme auquel ils s’enchaînent, qui laisse peu de temps pour digérer toutes les informations.  Mais l’exposition Corps rebelles mérite incontestablement d’être vue (et sans doute revue pour pleinement l’apprécier). Et ce n’est pas son moindre mérite que d’être parfaitement accessible aux profanes et aux néophytes, fidèle en cela à la vocation grand public du Musée des Confluences.

 

Corps rebelles, jusqu’au 5 mars au Musée des Confluences, 86 quai Perrache-Lyon 2 / 04.28.38.11.90 / www.museedesconfluences.fr

 

Photo © Bertrand Stofleth

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