Cinquième long-métrage du cinéaste portugais João Pedro Rodrigues (O fantasma, Mourir comme un homme…), L’Ornithologue est un film magnifique qui invite à un troublant saut dans l’inconnu.

«Quand je filme les gens, je les désire», dit João Pedro Rodrigues. Et dans L’Ornithologue comme dans O fantasma, son premier film il y a dix-sept ans, ce désir est comme une onde se propageant jusqu’au spectateur. Le cinéma de Rodrigues saisit d’abord par la beauté ravageuse de ses acteurs, par leurs corps qu’il exhibe et qu’il maltraite – car il y a une pulsion SM incontestable dans ces récits de transformation : hier, un jeune éboueur glissait vers ses pulsions animales en revêtant une combinaison de latex ; ici, un bel ornithologue perdu en forêt (Paul Hamy) passe par la case bondage pour découvrir la vraie nature de sa quête. Mais limiter cette œuvre sidérante à cette seule dimension (homo)érotique, aussi fondamentale soit-elle, serait passer à côté de l’essentiel.

Car le sexuel (ou plutôt le sexué) se conjugue ici charnellement avec le sacré, le mythologique, le social et bien sûr le politique. Autant dire que ce qui se trame devant la caméra du cinéaste portugais est riche, d’autant que celui-ci est avant tout un artiste, c’est-à-dire un chercheur de formes, un expérimentateur visuel et narratif, un virtuose d’une écriture cinématographique à la fois infiniment personnelle et en permanente réinvention. Il y a du Pasolini chez Rodrigues, et du Fassbinder, et du Derek Jarman, dans cette manière d’être sur tous les fronts de la création. Ils ne sont pas nombreux, les cinéastes à pouvoir en dire autant…

 

L’Ornithologue est un film très pasolinien…

João Pedro Rodrigues : C’est impossible de ne pas avoir en mémoire ceux qui ont fait des films avant. Pasolini revisitait les mythes et légendes de son époque et de son pays et moi aussi, à ma manière. En cela, on se ressemble, même si nos chemins diffèrent. Je n’essaie pas de l’imiter ou de faire en sort que mon cinéma ressemble au sien, mais on a des préoccupations communes : l’érotisation des corps, l’idée de la frontière, du passage d’un état à un autre, le rapport au sacré, au politique, mais sans discours… Le Pasolini dont je me sens le plus proche dans L’Ornithologue, c’est celui de Uccelacci e uccellini (Des oiseaux petits et grands, 1966).

Rien que le titre, L’Ornithologue, sonne comme un écho à celui de ce film de Pasolini !

João Pedro Rodrigues : Oui. Et puis c’est difficile de ne pas penser, en voyant mon film, à la fin de Uccelacci e uccellini, quand Toto s’éloigne avec Ninetto Davoli.

Parlons de cette fin tout à fait étonnante et déroutante, qui tranche avec cet étrange et inquiétant voyage initiatique que l’on vient de voir, avec un drôle de couple qui se forme. C’est nouveau chez vous, cette façon de terminer sur une note optimiste ?

João Pedro Rodrigues : C’est un happy end en quelque sorte… Mais ils sont morts… Vous savez, O fantasma est un film très mal vu aux États-Unis par beaucoup de gays, car il n’est pas politiquement correct. Ils pensent qu’il faut montrer des homos heureux, que tout le monde doit être heureux, que le bonheur est un objectif. Moi, je ne le pense pas, mais bon…

C’est ce que laisse entendre la très belle chanson qui accompagne ce moment.

João Pedro Rodrigues : Oui, c’est une chanson des années 1980 dont le titre signifie «chanson de la drague» (Canção de Engate). Je la connais depuis toujours et j’ai vraiment l’impression qu’elle a été composée pour le film. Elle dit qu’on est tout seul, que même quand on rencontre quelqu’un, on reste seul. Cela veut dire pour moi que, même à deux, il faut garder sa personnalité. António Variações, qui l’interprète, était à la fois coiffeur et chanteur de pop et de fado. Il a été un des premiers morts du sida au Portugal.

Avant d’arriver à cette séquence, L’Ornithologue ne cesse de dérouter, de changer de genre, au point qu’on ne sait pas trop comment le définir : il démarre presque comme un documentaire animalier avec votre héros qui observe les oiseaux, mute en récit d’initiation lorsque son bateau échoue et qu’il se retrouve prisonnier de deux Chinoises en pèlerinage, en film fantastique autour de la métamorphose et du double lorsqu’il change d’identité pour devenir Saint Antoine, en crime d’amour gay, etc.

João Pedro Rodrigues : L’idée de départ du film, c’était une idée de western : un homme seul dans la nature et les épreuves que doit traverser ce héros pour atteindre quelque chose. J’ai d’ailleurs toujours imaginé la scène finale comme cela, avec cette arrivée à Padoue qui clôt son parcours. C’était faire le lien avec la vérité de l’histoire de Saint Antoine, né à Lisbonne et mort à Padoue. Pour moi, c’est cela le cinéma : un monde fantastique mais ancré dans le réel.

Ce n’est pas la première fois que la religion intervient dans vos films. C’était déjà présent notamment dans Mourir comme un homme. C’est quelque chose qui compte pour vous ?

João Pedro Rodrigues : Je ne suis pas religieux, pas croyant, mais la religion est très présente au Portugal. Saint Antoine est un saint très important dans notre culture. Pendant la dictature, jusqu’en 1974, la religion était un pilier du régime et Saint Antoine était présenté comme un symbole de bonne famille, de bonnes mœurs… Moi, je suis arrivé à la religion par les images, parce qu’elle est omniprésente dans la peinture. À la Renaissance, dans la peinture religieuse, on a commencé à mieux dessiner les formes, les corps, et c’est devenu très érotique. Michel-Ange ou Le Caravage ont vu certaines de leurs peintures êtres refusées car scandaleuses. C’est ce qui m’intéresse, cette contradiction entre être mythique et être désirable.

Votre saint est très charnel. Avant de le faire devenir Saint Antoine, vous filmez votre personnage comme Saint Sébastien…

João Pedro Rodrigues : Je n’y pensais pas au début, je voulais filmer l’extase. Quand je filme les gens, je les désire. Je les veux extatiques et je suis extatique quand je les filme. Saint Sébastien est une image iconique très forte de l’extase. Il est toujours peint très dénudé et il s’est imposé ainsi.

Cela donne une stupéfiante séquence de bondage : le héros, recueilli par deux Chinoises perdues sur le chemin de Compostelle, est ligoté en slip en pleine forêt !

João Pedro Rodrigues : On a fait des essais de différentes formes de liens sur moi, pour voir ce que cela donnerait visuellement. C’était important pour moi de savoir ce que l’acteur allait ressentir. Au départ, je voulais qu’il soit ligoté en étant suspendu, mais c’était trop dur. Finalement, les Chinoises l’attachent avec la technique de bondage japonaise, le shibari.

Se mettre à la place de l’acteur, c’est ce que vous faites dans le film : progressivement, de façon insensible au début, votre image, votre corps se substituent à ceux de Paul Hamy, jusqu’à prendre leur place…

João Pedro Rodrigues : Je me lance des défis. Je suis timide, pas à l’aise à l’écran. Je me suis posé des questions jusqu’à la fin, je me demandais si cela avait un sens, si ce n’était pas ridicule : j’ai tout tourné en double, avec Paul puis avec moi, et je ne me suis décidé qu’au montage. J’avais envie que la transformation du personnage passe par un changement de corps.

Cette question de la transformation, de la métamorphose, elle traverse toute votre œuvre…

João Pedro Rodrigues : Je ne sais pas pourquoi. C’est instinctif. C’est lié sans doute à ma frustration, à mon désir d’être quelqu’un d’autre. Faire des films, c’est une démarche qui me permet d’aller au-delà de cette frustration, ou du désir de l’autre qui s’échappe. Dans le cas de L’Ornithologue, la frustration de ne pas être comme Paul Hamy…

Quels sont vos projets ?

João Pedro Rodrigues : On prépare avec d’autres réalisateurs LGBT une série télévisée autour de García Lorca. C’est une figure qui me touche car, au Portugal, comme en Espagne, on a eu une longue dictature, et parce que García Lorca a été tué par les franquistes parce qu’il était de gauche et aussi parce qu’il était homo.

 

 

Un sacré film

Une seule consigne pour découvrir ce film hors normes : laissez-vous embarquer, laissez-vous emporter vers l’inconnu comme son héros, un bel ornithologue dont le frêle esquif se brise dans des rapides et qui se trouve livré à lui-même en forêt. Il va faire une série de rencontres (sexuelles, mystiques, amoureuses, inquiétantes…) toutes plus folles les unes que les autres et qui vont bouleverser sa vie, le révéler à lui-même, révéler sa véritable identité… C’est une fable queer et transgenre que raconte João Pedro Rodrigues. Il le fait dans un film dense, plastiquement magnifique, d’une richesse de tons et de thématiques assez inouïe, infiniment sensoriel. Avec L’Ornithologue, prix de la mise en scène au festival de Locarno, il confirme qu’il fait partie des plus grands.

 

 

L’Ornithologue de João Pedro Rodrigues, avec Paul Hamy.

Dimanche 11 mars 2018 à 18h au Comœdia, 13 avenue Berthelot-Lyon 7 / 04.26.99.45.00

En DVD chez Épicentre Films

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