Romeo Castellucci met en scène une Jeanne d’Arc enfin débarrassée du poids de l’Histoire et de la politique et incarnée par la flamboyante Audrey Bonnet.

Cela va sans dire, nous n’attendions pas de Roméo Castellucci une mise en scène classique de Jeanne au bûcher, l’oratorio d’Arthur Honegger crée à Bâle en 1938, avec ici la fabuleuse Audrey Bonnet dans le rôle-titre. D’ailleurs, l’œuvre elle-même se laisse difficilement saisir, avec sa construction à rebours – le livret de Paul Claudel racontant de façon non-linéaire les différents épisodes de la vie de Jeanne. Mais, avec une force détonante, le metteur en scène s’est emparé de cette œuvre de façon magistrale.

Lorsque le rideau s’ouvre, on découvre une salle de classe de la France des années 40 ou 50. Les écolières vêtues de blouses attendent la fin de la leçon en chuchotant sous l’œil inquisiteur de l’institutrice. Puis la sonnerie retentit et tout ce petit monde s’en va pour laisser place à l’homme de ménage. Lentement, patiemment, il essuie les tables, empile les chaises, passe le balai, puis le tempo s’accélère : les tables sont poussées hors de la classe, les chaises balancées et le tableau noir, les cartes de France et le portrait accroché au mur sont arrachés avec une violence destructrice, dans une révolte contre tout ce que peuvent représenter l’école et l’enseignement. Et la musique commence !

Retranché dans cette classe, assommé par les voix du chœur en coulisse et par celle du directeur d’école, Frère Dominique (Denis Podalydès), qui tente de le raisonner, le forcené se prend pour Jeanne d’Arc. Il va vivre ou plutôt subir les scènes de la vie de la Pucelle et se révolter contre elles.

Leave Jeanne d’Arc alone

On ne saurait citer tous les qualitatifs dont il faudrait user pour décrire la prestation d’Audrey Bonnet, qui interprète cet homme de ménage qui se métamorphose en Jeanne. Car Romeo Castellucci demande beaucoup à son actrice et la soumet à une interprétation très éprouvante. Mais la ferveur qu’elle met dans son rôle prouve qu’elle a compris ce que le metteur en scène exige d’elle : incarner une Jeanne révoltée, qui n’aspire qu’à la paix. La paix face à ces juges qui la condamnent pour de faux prétextes. La paix contre l’Histoire de France et contre ces historiens politiques qui l’écartèlent pour des intérêts opposés.

«Laissez-moi tranquille !» : tel est le cri déchirant que semble nous adresser cette Jeanne qui nous apparaît incroyablement humaine, femme et victime de ces hommes qui n’ont eu de cesse de récupérer à leur profit sa vie, ses espoirs et ses désirs.

Un grand coup de balai

Si l’on doit retenir une chose de cette mise en scène, c’est le coup de balai de Roméo Castellucci sur la récupération religieuse, patriarcale et politique de la figure de Jeanne d’Arc. Il nous révèle Jeanne telle qu’en elle-même, une femme exploitée dans sa vie et dans son histoire.

On pourrait regretter l’absence sur scène du chœur et des solistes (relégués en coulisses), mais après tout, peu importe. Le travail de Roméo Castellucci, Audrey Bonnet et Denis Podalydès n’obscurcit en rien celui de Kazushi Ono dans la fosse. Au contraire, on sent que le chef adhère à cette vision de Jeanne D’Arc et qu’il impulse à l’orchestre et à la partition une direction sombre, dynamique qui transcende le drame qui se déroule sous nos yeux.

Confier ce Jeanne au bûcher à Roméo Castellucci était un défi. Les applaudissements, entièrement mérités, qui ont accueilli la première prouvent qu’il a été relevé avec éclat!

 

Jeanne d’Arc au bûcher, jusqu’au vendredi 3 février à l’Opéra de Lyon, place de la Comédie-Lyon 1 / 04.69.85.54.54 / www.opera-lyon.com

Le Requiem de Mozart mis en scène par Romeo Castellucci au Festival d’Aix-en-Provence 2019 est disponible sur Arte Concert jusqu’au 9 mai 2020.

Photos © Stofleh

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