Denis Quinqueton est le président de Homosexualités et socialisme (HeS), association LGBT proche du Parti socialiste. Il est aussi le référent de la campagne de Benoît Hamon pour les questions LGBTI.

Benoît Hamon s’est montré critique sur bien des aspects du bilan de François Hollande. Quel jugement porte-t-il sur sa gestion du mariage pour tous, sur l’abandon de la PMA et plus globalement sur le traitement des questions LGBT durant les cinq dernières années ?

Denis Quinqueton : Le jugement de Benoit Hamon sur le bilan de François Hollande en matière de droits LGBT peut se lire en creux dans son propre programme sur ces questions. Il s’engage par exemple à ouvrir la procréation médicalement assistée (PMA) à toutes les femmes sans attendre l’avis du Conseil consultatif national d’éthique. Il a aussi exprimé plusieurs fois son souhait de sortir les enfants nés par gestation pour autrui (GPA) à l’étranger de la situation bancale qui est la leur aujourd’hui et qui complique la vie des familles. C’est pour cela qu’il souhaite que ces enfants soient reconnus à l’état civil français.

En ce qui concerne les cinq années qui viennent de s’écouler, ce qui frappe tout le monde, y compris Benoit Hamon, c’est que ces réformes de société n’ont pas été suffisamment portées politiquement. C’est pour cela que le débat est parti en vrille.

À HeS, nous tirons un bilan contrasté du quinquennat de François Hollande. Il y a eu beaucoup d’évolutions positives : depuis le début du mouvement homosexuel français, on n’avait jamais connu de période comprenant autant de progrès. Ce serait une erreur pour les personnes LGBT de nier ces avancées.

D’un autre côté, on est bien obligés de constater qu’il y a eu aussi des maladresses et, au-delà, une absence regrettable de portage politique de ces sujets. Pour reprendre une phrase de Lionel Jospin en 1998 : «quand on veut une réforme, on la défend». En ce qui concerne la défense du mariage pour tous, le travail a été fait, et bien fait, par Christiane Taubira et Dominique Bertinotti (respectivement ministre de la Justice et ministre déléguée à la Famille lors de la présentation du projet de loi, NdlR). Mais elles étaient un peu seules, quand même. Nous regrettons ce silence de beaucoup de responsables politiques à un moment où ils auraient dû parler pour remettre un peu de rationalité dans un débat devenu complètement hystérique.

HeS a établit un bilan détaillé du quinquennat qui inclut les modifications législatives mais aussi les différentes politiques publiques de lutte contre les discriminations LGBTphobes ainsi que les avancées de la jurisprudence (qui ne sont pas à mettre au crédit des politiques mais qui n’en restent pas moins des évolutions positives).

Qu’est-ce qui vous permet d’espérer qu’avec Benoit Hamon, qui est membre du même parti que François Hollande, les choses seront différentes ?

Denis Quinqueton : C’est une question de parcours politique, peut-être aussi de génération. Cela fait longtemps que je parle des questions LGBT avec des responsables politiques et on commence seulement à rencontrer des responsables haut placés, en l’occurrence un candidat à l’élection présidentielle, parfaitement à l’aise avec ces sujets. Benoît Hamon n’est absolument pas gêné par l’apparence intime de ces questions ; il comprend très bien, au contraire, toute la dimension politique du combat LGBT.

D’autre part, il n’a pas dit acquiescé à toutes nos revendications, ce qui me rend plutôt confiant pour celles sur lesquelles il est d’accord avec nous. Sa capacité à dire «non» renforce la valeur de son «oui». Quand il me dit «non, on n’ouvrira pas de débat sur la légalisation de la GPA», cela prouve qu’il a développé une vraie réflexion sur ces problématiques et que ses engagements sur la PMA ou sur la réforme du droit des familles ne sont pas des promesses en l’air lancées au détour d’une interview. Ces revendications, il les a intégrées à son programme et c’est aussi pourquoi je ressens de sa part plus de clarté.

Enfin, il a pris des engagements clairs en faveur d’une ré-oxygénation de la démocratie par un certain nombre de dispositifs (notamment un conseil citoyen tiré au sort) qui doivent permettre de poursuivre le dialogue pendant toute la durée de son mandat. Cela me fait dire que c’est une présidence sur laquelle on pourra avoir prise, si on veut s’en donner la peine.

Justement, ces mesures visant à intensifier la participation et le dialogue démocratiques peuvent se révéler à double tranchant. N’avez-vous pas peur, par exemple, que le «49.3 citoyen» (la possibilité pour 1% du collège électoral français, soit 450 000 personnes, de bloquer la promulgation d’un texte ou de la suspendre jusqu’à un an et d’organiser un référendum sur le sujet) défendu par Benoît Hamon puisse se retourner contre les droits des minorités ? Si une telle disposition avait existé en 2012, les opposants au mariage pour tous auraient pu s’en servir pour imposer un référendum sur la question.

Denis Quinqueton : Mais rien ne dit qu’ils auraient remporté ce référendum. Je crois que l’agitation déployée par La Manif Pour Tous nous a fait perdre de vue que le soutien à cette réforme était très majoritaire dans l’opinion publique. Il y a eu un petit fléchissement au plus fort des débats, mais les sondages et les enquêtes sur le temps long montrent bien l’adhésion des Français au mariage pour tous.

Les partisans du mariage pour tous étaient peut-être majoritaires mais ils étaient aussi moins mobilisés que les opposants. On l’a vu par exemple dans la rue. Cela aurait rendu le résultat d’un référendum incertain…

Denis Quinqueton : Je persiste à croire qu’en cas de référendum, les soutiens de l’égalité des droits se seraient mobilisés dans les urnes. Pour en revenir au 49.3 citoyen, il faut d’abord qu’il soit mis en place. Ensuite, on peut l’assortir de règles. À HeS, on milite pour que les questions qui touchent aux libertés individuelles ne puissent pas être concernées par ce 49.3 citoyen. Cela nous épargnerait des référendums à la noix sur le rétablissement de la peine de mort, l’interdiction de l’interruption volontaire de grossesse ou l’abrogation du mariage pour tous. La France a d’autres choses à faire que de revenir sur ces réformes.

Ces limitations du 49.3 citoyen nous semblent être des mesures de sagesse : il ne faut pas que le sort d’une minorité soit à la merci du résultat d’un référendum. Face à nos craintes, Benoît Hamon dit qu’«il ne faut jamais avoir peur de la démocratie». C’est une réponse qui se respecte aussi.

Est-ce à dire qu’il existe aussi des désaccords entre Benoît Hamon et HeS ?

Denis Quinqueton : Oui, tout à fait. J’évoquais tout à l’heure celui sur la GPA. Mais on pourrait mentionner celui qui existe entre Benoît Hamon et nous sur la question de la prostitution.

Comment concevez-vous alors le rôle d’HeS auprès du candidat (et peut-être demain du Président) Benoît Hamon ?

Denis Quinqueton : Il faut garder à l’esprit que le Président de la République n’est pas omnipotent. Il a un rôle très important dans nos institutions politiques, bien sûr, mais la société continue à vivre et à se développer de façon autonome durant son mandat. Pendant la présidence Hollande, nous nous sommes efforcés de faire connaître notre désaccord chaque fois que nous le jugions nécessaire. À HeS, nous ne nous sentons pas obligés d’être des «bénis-oui-oui». Notre rôle est de tisser des liens entre les revendications LGBT et un gouvernement progressiste, parce que nous croyons qu’on tire toujours des bénéfices à discuter avec les pouvoirs publics, sauf  bien sûr s’ils sont complètements réactionnaires. Mais notre rôle est aussi de fournir des idées et de participer au débat public. Et ce travail, on continuera à le faire, quelque soit le prochain Président de la République.

Savez-vous pourquoi Benoît Hamon refuse une GPA dite «éthique» ou «altruiste», c’est-à-dire sans rémunération de la mère porteuse, comme elle est autorisée par exemple au Portugal ou au Royaume-Uni ?

Denis Quinqueton : Il ne la croit pas possible et il ne veut pas prendre ce risque-là.

Il y a eu, en matière de lutte contre le sida, des évolutions importantes ces cinq dernières années, avec notamment l’intensification du dépistage et l’arrivée de la PrEP ou encore des autotests en pharmacie. Quelles sont les propositions de Benoit Hamon en ce domaine ?

Denis Quinqueton : Tout d’abord, il s’est engagé à supprimer les franchises médicales, ce qui n’est pas rien. Pour résumer son engagement, il a fait siens les objectifs dits «90-90-90» de l’Organisation mondiale de la santé en matière de lutte contre le sida : 90% de personnes infectées par le VIH connaissant leur statut, 90% sous traitement antirétroviral et 90% avec charge virale indétectable dès l’horizon 2020. Atteindre cet objectif suppose un certain nombre de dispositions concrètes.

Les évolutions que vous citez ne doivent pas être remises en cause dans la mesure où elles sont concluantes ; au contraire, elles doivent être confortées. La prévention du sida peut et doit passer par des campagnes de prévention ciblées, comme celle qu’on a vue en décembre. On ne va pas créer une police spéciale pour vérifier que les gens se protègent durant leurs rapports sexuels mais il faut que les gens soient conscients et informés de ce qu’ils font.

Sous François Hollande, la France a perdu sa place de premier pays européen contributeur au Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme. Benoît Hamon s’engage-t-il à lui faire retrouver ce rang s’il est élu ?

Denis Quinqueton : Je pense que c’est un procès injuste fait à François Hollande dans la mesure où des puissances économiques bien plus importantes que la France, comme le Japon ou l’Allemagne, contribuent moins au Fonds mondial. Bien sûr, notre pays doit continuer à s’investir massivement dans la lutte contre le sida à l’échelle mondiale. Mais il serait juste que les pays plus riches contribuent également davantage.

 

Photos © Thomas Doussau

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