La compagnie catalane La Fura dels Baus, dont est issu Alex Ollé, n’en est pas à son coup d’essai à l’Opéra de Lyon.

On se souvient de son poétique Tristan et Isolde en 2011 ou encore du Vaisseau Fantôme en 2014, dont l’action était transposée dans le cimetière marin de Chittagong. Avec Alceste de Christoph Willibald Gluck, c’est la cinquième mise en scène que Serge Dorny, directeur de l’opéra, confie à Alex Ollé.

Il existe deux versions de cet opéra. Une première créée en 1767 à Vienne et une deuxième créée en 1776 pour la scène parisienne. Pour cette occasion, Gluck a profondément remanié la partition, en particulier le troisième acte où apparaît le personnage d’Hercule, absent dans la version antérieure. C’est cette version qui est présentée à l’Opéra de Lyon. Inspiré de la tragédie éponyme d’Euripide, Alceste est l’histoire du roi Admète, qui est sur le point de mourir. L’oracle d’Apollon indique que le roi ne pourra survivre que si quelqu’un meurt à sa place. Alceste, son épouse, consent à se sacrifier pour que vive son mari. Mais celui-ci ne peut se résoudre à vivre sans elle et, aidé d’Hercule, il descend aux Enfers récupérer Alceste.

C’est la caractéristique des mythes d’avoir une portée symbolique qui traverse les temps et Alex Ollé a naturellement transposé cet Alceste à notre époque. Avant que la musique commence, on peut voir un film qui nous montre Alceste et Admète quitter leur domaine en voiture. Dans la fosse, Stefano Montanari entame l’ouverture au moment ou Admète allume l’autoradio. Le couple discute, se dispute et puis c’est l’accident. Le rideau s’ouvre alors sur une vaste pièce bourgeoise avec un coin salon côté jardin et une chambre médicalisée côté cour. Les amis de la famille sont affligés, des domestiques s’activent et le peuple chante sa tristesse en coulisse. Il n’y a pas de doute, nous sommes en présence de gens d’une classe sociale favorisée, sûrement noble. Et si le roi Admète est bien-aimé par son peuple, jamais le chœur qui le représente ne sera autorisé à venir chanter sur scène. Qui a dit que les différences de classes n’existaient plus ?

La scène de l’oracle est particulièrement saisissante. Tous attablés et se tenant la main pour une séance occulte de spiritisme, le médium et ses convives invoquent Apollon dans un rite ésotérique. On ne saurait trop louer la qualité des vidéos et des jeux de lumière, qui sont une spécialité de La Fura dels Baus et qui assurent un bel effet. Mais c’est surtout au troisième acte, lors de la descente aux Enfers, qu’Alex Ollé métamorphose la scène. Dans une atmosphère sombre et angoissante, Admète et Hercule recherchent Alceste au milieu d’âmes perdues en attente de leur jugement.

Enfin, il faut saluer le génial tableau final. Il ne s’agit pas ici de le dévoiler tant la surprise est bouleversante, mais cet épilogue qui n’appartient pas tout à fait à l’œuvre originale transcende l’opéra et laisse le spectateur dans un questionnement métaphysique.

Mythe sur l’amour, la mort et le don de soi, cet Alceste par Alex Ollé est une réflexion sur la condition humaine. Rien n’est asséné, tout est subtilement suggéré. Le grand tableau sur un des murs, représentation de la Cène, met en parallèle Alceste avec la figure du Christ, avec qui elle partage un combat victorieux contre la mort. Mais Alex Ollé laisse intelligemment ouverte la question du sacrifice. Enfin, en situant l’action dans une famille très aisée, Alex Ollé nous montre que les différences entre les humains (de richesse, de croyance, de mode de vie…) se fondent in fine dans une égalité parfaite : personne n’échappe à la mort, quelle que soit sa naissance.

Comme pour Le Vaisseau fantôme, Alex Ollé propose une lecture qui met en perspective des sujets sociétaux pensés au prisme d’œuvres anciennes. Et cela sans imposer quoi que ce soit, mais en provoquant la réflexion car c’est un metteur en scène qui fait le pari de l’intelligence du spectateur, chose assez rare pour être soulignée.

Musicalement, c’est aussi un plaisir pour les oreilles. Depuis quelques années, Serge Dorny a initié un programme d’acquisition d’instruments anciens pour que les opéras baroques et classiques soient joués dans un esprit authentique. C’est donc un son tel que l’a voulu Gluck que l’on peut entendre sous la baguette de Stefano Montanari, lui-même spécialiste du baroque et du classique. Les accents sombres de la musique du compositeur prennent une couleur tout à fait différente et on apprécie la direction du chef, qui ne cède jamais à la mièvrerie que peut parfois inspirer cette musique.

On est ravi également par la qualité vocale dont fait preuve le plateau. Les graves du Grand Prêtre sont sidérants : Alexandre Duhamel possède une projection et un volume sonore extraordinaires, tout comme Thibault de Damas dans le rôle d’Hercule. On ne peut non plus ignorer Florian Cafiero, déjà vu à l’Opéra de Lyon dans le rôle du Remendado dans Carmen ou au Théâtre de la Croix-Rousse dans celui de Mademoiselle Poiretapée dans Mesdames de la Halle. Nous avions déjà pu entendre le Lyonnais Julien Behr en 2015 dans Idoménée et il nous revient avec un Admète fabuleux. Il possède un timbre de voix chaud et reconnaissable parmi tant d’autre. Quant à l’Alceste de Karine Deshayes, elle a tout ce qu’on attend d’elle : la voix, le jeu de scène… Elle embrasse le rôle avec ferveur, et transmet ses doutes et ses déchirements avec passion.

Cet Alceste est une belle surprise. De quoi rendre honneur à l’Opéra de Lyon dont le travail vient d’être récompensé aux Operas Awards de Londres en obtenant le prix de meilleure Maison d’Opéra devant d’autres salles célèbres comme la Scala de Milan.

 

Alceste, jusqu’au 17 mai à l’Opéra de Lyon, 1 place de la Comédie – Lyon 1  / 04.69.85.54.54  / www.opera-lyon.com

Photos © Jean-Louis Fernandez

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