Le livre Les Chemins égarés mêle photos et textes pour partir à la découverte des lieux de drague entre hommes en extérieur.

Sur les photos réunies dans l’ouvrage Chemins égarés, on pense d’abord qu’il n’y a rien à voir que des paysages déserts de plages reculées, de forêts isolées, de banlieues plus ou moins abandonnées. Et puis, comme les usagers de ces lieux des confins, on se met à chasser du regard l’inconnu du lac, l’inconnu du bois, de l’aire d’autoroute, de la friche industrielle. Alors on discerne, là une silhouette aux aguets, un tunnel creusé entre deux bosquets, ici un sol jonché de kleenex et de capotes : on sait alors que ces espaces, vides peut-être aux yeux des gens pressés ou indifférents, sont des lieux où se croisent des hommes en quête de rencontres furtives. Plus loin dans le livre, on voit de plus près les corps (divers par leurs formes, par leurs manières de se mettre en scène dans ces théâtres à ciel ouvert), on capte même quelques regards.

Chemins égarés est le fruit d’une enquête au long cours de la plasticienne et photographe Amélie Landry qui, de 2011 à 2015, a arpenté les lieux de drague dans toute la France (la carte présentée en annexe, répertoriant tous les sites visités, est impressionnante !). Elle a cherché à connaître et à comprendre ces «espaces liés aux sexualités directes et autonomes». D’où la familiarisation progressive, jamais complète, que son parcours photographique nous invite à partager.

« Forces sombres » et goût de la chasse

Le livre alterne photographies et extraits d’entretiens avec des hommes rencontrés sur place. Ils y parlent magnifiquement de l’amour en plein air et de ses mœurs rugueuses («comme un buffet campagnard, c’est un peu à l’arrache et tout le monde se sert»), de la peur de la violence homophobe et de la répression policière, de la façon dont cette peur nourrit le désir aussi, de l’importance pour eux de continuer à occuper ces espaces publics «sans argent, sans capital». L’un d’eux dit : «la beauté domine ici».

En fin de volume, l’écrivain Mathieu Riboulet (l’auteur d’Entre les deux il n’y a rien) revient sur les dix années qu’il a passées à fréquenter ces lieux, mû par les «forces sombres qui sortent de nos ventres», par le goût de la chasse et des trophées. Le géographe Laurent Gaissad, enfin, évoque «l’impermanence» de ces lieux, qui contrarient les politiques d’urbanisme et se trouvent régulièrement contraints de migrer.

Longtemps encore, on voudrait, en compagnie de toutes ces voix, se perdre au long de ces Chemins égarés.

 

Les Chemins égarés – Géographie sociale des lieux de sexualité entre hommes d’Amélie Landry, avec des textes de Mathieu Riboulet et de Laurent Gaissad (éditions Le Bec en l’air)
Le documentaire radiophonique d’Amélie Landry accompagnant son enquête est ré-écoutable sur le site de France Culture : www.franceculture.fr/emissions/creation-air/les-chemins-egares

 

Photos © Amélie Landry / Agence VU’ / Les Chemins égarés

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