Le festival de Gstaad qui se poursuit jusqu’au 1er septembre est plus qu’une succession de concerts. C’est aussi un espace dans l’esprit de son fondateur, le violoniste Yehudi Menuhin.

Christoph Müller, directeur artistique du Gstaad Menuhin festival depuis 2002 explique à Hétéroclite les spécificités de ce festival.

Christoph Müller Gstaad festival Hétéroclite 2018

 

En quoi le Gstaad Menuhin Festival se distingue-t-il des autres festivals ?

Le festival qui a été créé en 1957 par Yehudi Menuhin a une longue histoire derrière lui et a connu de nombreuses évolutions. Aujourd’hui, ce n’est plus seulement un lieu où le public vient écouter des concerts. Le festival, qui dure un mois et demi, est devenu un espace d’échange, d’effervescence musicale où les artistes confirmés rencontrent les jeunes talents. Un autre aspect qu’il ne faut pas négliger est ce lien qui s’est créé entre la musique et cette région de Saanenland. Il y a bien évidemment la tente à Gstaad qui permet d’accueillir 1700 personnes et des orchestres symphoniques, mais les concerts se déroulent dans 13 endroits différents comme les églises de Saanen ou Lauenen qui offrent des ambiances particulières et génèrent une certaine intimité entre les artistes et le public.

Ce lien que vous évoquez ne se tisse-t-il pas aussi entre les artistes et le festival ?

Oui, il y a comme une espèce de filiation. La personnalité de Yehudi Menuhin, son esprit, son humanisme sont encore très présents dans le festival. Par exemple, Nigel Kennedy qui joue cette année, a été l’élève de Menuhin. Il n’avait que 13 ans la première fois qu’il est venu à Gstaad et presque 50 ans après, il est toujours là. On pourrait citer de nombreux artistes comme Cecilia Bartoli ou Sir András Schiff, qui viennent régulièrement et qui participent activement à la vie du festival, pas seulement en donnant des concerts mais en contribuant activement à perpétuer cet esprit.

Est-ce dans cet esprit que vous avez mis en place le Menuhin’s heritage artists ?

Il y a plusieurs aspects dans cette initiative. Bien sûr il y a la volonté de donner une certaine visibilité à de jeunes artistes. Mais l’idée de ne les voir que lors d’un unique concert me paraissait étroite et assez contradictoire avec l’esprit du festival. Le Menuhin’s heritage artists est une sorte de contrat dans lequel les artistes s’engagent à venir jouer pendant cinq ans au minimum. Au delà de la visibilité que leur offre le festival, il y a tout un accompagnement qui nous permet de voir ces jeunes talents évoluer dans leur parcours artistiques. C’est ainsi que ces dernières années, nous avons pu accompagner des musiciens comme le clarinettiste Andreas Ottensamer ou le claveciniste français Jean Rondeau.

On sait combien Yehudi Menuhin était attaché à l’idée de transmission, c’est donc une autre manière de poursuivre son œuvre ?

On peut dire que oui. Menuhin a fondé ce festival, mais il a également fondé la Yehudi Menuhin School à Londres qui accueille des élèves du monde entier. Il était très attaché à cette idée de transmission et de partage. Le festival devait d’une manière ou d’une autre refléter cet aspect. Il y a donc le Menuhin’s heritage artists, et depuis 2008, le festival s’est enrichi d’une académie. Il s’agit d’un ensemble de master class dans le chant lyrique, le piano, les instruments à corde, l’interprétation de la musique baroque et la direction d’orchestre. Les étudiants bénéficient de l’enseignement d’artistes confirmés lors de cours ouverts au public, à l’issue desquels des concerts gratuits sont proposés. C’est également un moyen de rapprocher les artistes avec le public et de permettre au public de toucher du doigt le travail de ces jeunes musiciens.

Une particularité de ce festival est de permettre à des musiciens amateurs de s’exprimer en public. Comment est venue cette idée ?

Il y a en Suisse et en Allemagne de nombreux orchestres amateurs qui contribuent activement à la vie musicale de ces pays. Donner l’occasion à des musiciens amateurs de participer au festival fait partie de cet esprit de partage, de décloisonnement entre le monde professionnel et amateur. Pendant une semaine, des œuvres sont travaillées sous l’égide d’un chef avant d’être jouées en public. Lorsqu’il y a 10 ans nous avons mis en place cette initiative, nous avons reçu une trentaine de candidatures pour intégrer l’orchestre. Aujourd’hui, le succès est là, et nous sommes obligés de refuser du monde. Nous avons même envisagé d’instaurer une deuxième session au cours du festival. Malheureusement, des problèmes logistiques rendent impossible cette éventualité.

Est-ce que la musique contemporaine, qui a parfois du mal à trouver un public, est présente dans le festival ?

Oui, il est important que le Menuhin Festival soit un espace ouvert et permette la découverte d’œuvres nouvelles et l’émergence de  jeunes compositeurs. Cette année est d’ailleurs particulière car la violoniste Patricia Kopatchinskaja et la violoncelliste Sol Gabetta ont eu l’idée de lancer sur Facebook un appel à création d’un duo violon-violoncelle, dont le répertoire n’est pas très riche. Nous avons tous été surpris par les retours. Nous avons reçu une centaine de pièces et le choix a été difficile. Patricia et Sol en ont sélectionnées trois qu’elles créeront lors d’un concert aux couleurs contemporaines puisqu’on pourra y entendre parmi d’autres, des œuvres de Ligeti, Eötvös ou Widmann. J’ai également commandé une pièce au compositeur Tristan Murail qui sera créée l’an prochain par l’Orchestre National de Lyon. Donc, oui le festival est à la fois un lieu où est joué le répertoire classique, mais la création contemporaine ou même d’autres styles de musique comme le jazz ne sont pas négligés.

Pour terminer, je voudrais que vous nous parliez du Gstaad Digital Festival. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Le Gstaad Digital Festival est assez récent puisqu’il a été lancé en juin 2017. C’est une plate-forme web sur laquelle on peut trouver des concerts, mais aussi des master class et des moments de vie dans les coulisses du festival grâce à des interviews exclusives des artistes. Le contenu du site va s’enrichir avec la mise en ligne progressive d’archives de concerts. Mais le Gstaad Digital Festival est aussi un moyen supplémentaire de rapprocher le public avec les artistes, de faire découvrir le festival par delà les frontières, dans des pays où il est moins connu. Et bien sûr, donner envie à celles et ceux qui ne sont jamais venu·es de vivre l’expérience du festival dans cet environnement exceptionnel au cœur des Alpes.

Gstaad Menuhin Festival & Academy

Jusqu’au 1er septembre

Crédits photo couverture : Raphaël Faux

Crédits photo portrait : Michael S. Zerban

 

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