Le livre posthume de l’auteur des Œuvres de miséricorde et de Lisières du corps interroge à nouveau ce qui permet de construire une communauté et une mémoire collective.

 

Nous campons sur les rives réunit des textes lus par Mathieu Riboulet en août 2017, quelques mois avant sa disparition, en février dernier. Ce bref recueil se présente comme une variation sur l’ici et l’ailleurs, sur les appartenances multiples et sur ce que les sentiments d’identité peuvent avoir de chimérique, comme en témoignent les titres des textes rassemblés : « Vous êtes ici », « Va voir ailleurs si j’y suis » ou encore « Ailleurs, on n’y est pas ».
Ces énoncés jouent les uns avec les autres, viennent parfois se nuancer voire se contredire : à la formule « vous êtes d’ici », l’auteur préfère ainsi « nous sommes tous encore ici », le collectif du « nous » au sujet singulier, la présence précaire à l’enracinement fier de lui. Mais on lit quelques pages plus loin un texte intitulé « Nous ne sommes plus ici », qui vient rappeler le caractère provisoire de toute présence. Si ce livre posthume n’a rien de pathétique, il est traversé néanmoins par le sentiment de fugitivité, et par les livres qu’il n’est plus temps d’écrire : « C’est le titre d’un livre que je n’écrirai sans doute pas » est une phrase qui revient à plusieurs reprises. 

 

Inventer des mémoires

À première vue, on ne retrouve pas dans Nous campons sur les rives les thèmes familiers aux lecteurs et lectrices de Mathieu Riboulet, et notamment les amours entre garçons, leurs implications politiques, leur caractère subversif voire émancipateur ; leur dimension plus sombre aussi qu’il s’agisse de l’intrication du désir et de la mort à l’heure du sida, ou des pièges du repli identitaire – « les homosexuels n’échappent pas à la xénophobie », déclarait-il ainsi en 2015 à Hétéroclite. Mais, s’il n’est pas explicitement question de cela dans cet ultime livre, il ne parle finalement pas d’autre chose, avec ses jeux sur les frontières du « je », du « vous », du « nous », dans sa confrontation (joyeuse) aux fantômes.
Cette expérience des limites rappelle par exemple les rencontres faites dans les saunas, furtives et parfois déstabilisantes, que relatait Lisières du corps (2015) – des « lisières » aux « rives », l’écho est perceptible dans les titres eux-mêmes. Ici encore, Mathieu Riboulet nous encourage à inventer des mémoires qui fassent tenir ensemble les vivants et les morts : « nous sommes là où notre présence fait advenir le monde, nous sommes pleins d’allant et de simples projets, nous sommes vivants, nous campons sur les rives et parlons aux fantômes.»  

 

Nous campons sur les rives de Mathieu Riboulet (Éditions Verdier)

 

 

 

 

 

 

 

© Sophie Bassouls

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