[Ou comment faire des rencontres quand on est agent spécial…]

Retrouvez tous les mois un épisode de Classés Xnotre feuilleton de SF queer, créé par Élise Bonnard et illustré par Cyril Vieira Da Silva.


20h02. Planqué entre une panthère des neiges empaillée et le squelette d’un 
geminiraptor, Fox attend. 

« Le musée d’histoire naturelle ferment ses portes, merci de vous diriger vers la sortie. » 

20h08. Avec un son de fouet qui claque, les néons du plafond de la salle du deuxième étage s’éteignent. Il ne fait pas complètement noir. De petites lumières jaunes éclairent les pieds de la panthère, la mâchoire du dinosaure et les pancartes explicatives. Le raptor fait partie de la famille des troodontidés du Crétacé inférieur. 

20h09. Le visiteur attendu entre dans la salle des curiosités. Il porte gants et masque en latex noir. Il glisse sans bruit sur le parquet. Il se déplaçait sur deux pattes et avait une tête allongée. Fox siffle un coup sec. En trois pas de patineur, l’homme masqué se trouve près de lui. Rapide et intelligent, il avait de grands yeux et des mains très habiles. Aucun mot n’est échangé. Chacun sait. Le scénario a été discuté en amont. Fox est cependant surpris de constater que l’autre rivalise presque son mètre quatre-vingt douze. Son nom provient du latin geminae « jumeaux, jumelles » et de raptor « celui qui saisit ou prend par la force ». 

20h12. L’homme masqué passe à l’action. Ses mains se dirigent d’abord vers le cou de Fox, puis changent subitement de trajet. Elles s’avancent vers la panthère qui observe la scène, gueule ouverte, figée. Les doigts gantés s’enfoncent dans la fourrure. Le pelage blanc taché de noir plisse, ondule, remue. Les mains parcourent le dos de l’animal avec une précision de biologiste. Prend par la force. La peau de Fox se réveille. Son corps entier. De façon brutale et nette. Pour la première fois, depuis sa transition. Le corps est en adéquation parfaite avec le reste : l’envie d’embrasser la bouche à travers le latex, de bloquer la nuque, de la tenir fermement, de la protéger du monde, d’être le monde pour l’autre, de le serrer fort, de le bercer, le consoler, l’envie de se faire consoler, de se faire palper, de dire « tu l’as sens », d’être dirigé, manipulé sans retenu, de se mettre à genoux, d’ouvrir la braguette, de la prendre entière du premier coup en respirant par le nez, en reniflant comme un carnassier l’odeur de cuir et de savon, de s’y mettre, de le sucer concentré, de lever les yeux vers l’homme masqué, de se soumettre à l’homme qui n’a pas d’identité, de se lever, se retourner, coller son cul contre le sexe, de le tenter avec le cul, de l’appâter, d’être la proie, de se faire prendre, d’être pris dans un fantasme d’avant l’ère de glace, d’avoir une vision très belle et très claire de deux dinosaures qui s’enculent, qui se baisent passionnément, deux bêtes à la mâchoire terrifiante qui s’embrassent, qui fêtent la fin du monde, l’extinction K-T, l’impact massif d’astéroïdes, en grognant, en rugissant, qui rugissent de recevoir l’explosion de l’autre en plein dans les fesses, qui la célèbrent, se lèchent encore, se lapent avec une compassion immense, un soulagement d’être à égalité, d’être frères, avec une joie intense de vivre la soumission comme un jeu fair-play. L’agent Fox pourrait en pleurer. 

20h40. La porte de secours du musée d’histoire naturelle s’ouvre sur la nuit glacée : deux hommes sortent. Ils ont le rouge aux joues. Les mains s’effleurent. Et chacun part de son côté.  

À suivre… 

 

 © Cyril Vieira Da Silva

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