[Ou comment faire des rencontres quand on est agent spécial…] Retrouvez tous les mois un épisode de Classés Xnotre feuilleton de SF queer, créé par Élise Bonnard et illustré par Cyril Vieira Da Silva. 

Le message de son partenaire n’était pas très éloquent : Paradise Ranch. La source ! Affaire sur le point d’être classée. Je t’y retrouve dès que possibleXana l’avait montré à Melvina qui avait dit : « Mais oui je connais le Paradise Ranch, c’est le nouveau club techno, dans l’ancienne usine de conserverie de poisson. Je t’emmène en moto ?» 

Xana avait serré ses bras autour de la taille de Melvina et une chaleur agréable lui avait parcouru le dos. Merde, secoue-toi ma vieille, c’est pas un date, c’est une enquête. Le club était situé dans la zone industrielle à l’abandon au nord-est de la ville. Une personne habillée d’un smoking blanc, assise sur une chaise de camping miteuse, surveillait l’entrée.  Le projecteur qui l’éclairait par en-dessous donnait à son visage un aspect inquiétant. « Ce soir, c’est gratuit. Tout ce qui se passera au Paradise Ranch restera à l’intérieur. Passez une bonne soirée.» À l’intérieur de quoi ? Se retint de demander Xana. 

Il lui fallut quelques minutes pour s’habituer à l’ambiance. Des faisceaux bleus et violets trouaient l’espace enfumé. La musique était brutale, mais harmonieuse. Elle soulevait le cœur, elle était matière. Nous entrons dans la musique. Il faisait chaud. Melvina se déshabilla presque entièrement. Sans préliminaire, elle commença à danser en culotte blanche et bottes de moto devant Xana, qui ne mit pas longtemps pour oublier définitivement les raisons professionnelles de sa présence ici. Autour d’elle, les corps bougeaient. Autour d’elle, une odeur enivrante de sueur et de rouille. Avec deux doigts, Melvina lui glissa quelque chose dans la bouche. « Arrose avec de l’eau ». Xana se sentait bien, elle avala sans réfléchir. De l’eau. De l’eau… Où est-ce que je vais trouver ça… Elle dansait. Les lumières tournaient. Les peaux devenaient humides. Alors Xana se mit à lécher autour. Elle donna des coups de langues sur les épaules, les cous, les nuques. Personne ne semblait s’offusquer. Elle sentait des fourmillements dans son estomac. J’ai soif ! Elle avança dans la foule, il y avait une deuxième pièce au fond, derrière un rideau en velours bleu. Elle entra. Fuck, qu’est-ce que c’est que ce truc ?!  Des dizaines d’yeux globuleux la fixaient. Ces yeux appartenaient à des poissons noirs, oranges et nacrés. Les poissons télescopes ondoyaient élégamment leurs doubles nageoires entre les algues d’un aquarium géant. Les poissons dansaient au même rythme que les humains. Dans les entrailles de Xana, ça gargouillait. Il y a une chose vivante en moi. La chose prenait de la place. Elle dirigeait le ventre, les organes, tout le corps, le poussait contre l’aquarium, lui ordonnait de se fondre dans l’aquarium. Une petite échelle était située sur le côté. Xana grimpa. Soif ! pensa-t-elle encore. Et elle plongea. 

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Fox allume son enregistreur à l’instant où il entre dans le club. 

« Quelle heure ? Je ne sais pas. Je ne vois pas ma montre. Il fait sombre et humide. C’est quoi, un sauna ? Techno mon cul. Ça sonne électro. Est-ce qu’on entendra ma voix ? Où est Xana ? A-t-elle été prudente ? J’ai peur. Agent spécial, laissez passer ! J’ai peur car je devine maintenant. Les graines, les corps, les mutations, le désir fou, l’état de conscience modifiée, l’envie jusqu’à la mort, c’est évident. Où est ma partenaire ? Je ne peux rien sans elle. Rendez-moi ma partenaire. Mais pousse-toi ! Derrière les rideaux bleus, je fonce, derrière, il y a… je vois… Je vois un aquarium immense. Des algues et des nageoires, des nageoires qui ondulent comme les voiles de Loïe Fuller, j’ai regardé un documentaire hier, coïncidence ? Je ne… la danseuse, ma partenaire, magnifique ! Son corps, ses mouvements, sa peau à travers le tissu mouillé, les nageoires, les algues, l’eau turquoise, les lumières, tout tournoie au ralenti, le corps de ma partenaire, pris dans la spirale, tout tournoie, se noie, elle se noie !?» 

Fox enlève ses chaussures et plonge à son tour. 

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La suite a été rapportée par une personne présente au Paradise Ranch cette nuit-là. Elle a témoigné avec un grand calme dans la voix. 

« L’homme d’au moins deux mètres a plongé. Ses longs cheveux se sont emmêlés aux algues. Il s’est dirigé vers le corps de la femme au crâne rasé. Il l’a touché. D’abord on aurait dit qu’il s’était brûlé, oui brûlé sous l’eau, il a retiré sa main, on aurait dit qu’il ne savait pas comment la toucher. Puis, soudain, il a fait ce geste étrange, il a mis ses mains en papillons, comme cela, paumes ouvertes, pouces entrelacés, vous voyez, et il les a plaquées contre la poitrine de la femme. Il a appuyé. Longtemps. Enfin longtemps… quelques secondes à peine, mais comme ils étaient sous l’eau… L’homme avait la bouche ouverte, on aurait dit qu’il chantait. C’était angoissant et très beau à la fois. 

Après, tout est allé vite. La femme a ouvert les yeux, ils sont sortis de l’aquarium. Ils avaient l’air épuisés. On a applaudi. La femme répétait bituminosa bituminosa en crachant de l’eau et l’homme disait je sais. Je suis sortie pour appeler les secours (il n’y a pas de réseau dans l’usine). C’est là que j’ai vu une femme en culotte blanche sauter sur une moto et mettre les gaz. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai pensé : celle-là a un truc à se reprocher. J’ai allumé une clope. Le jour se levait, il faisait frais. Et je vous ai appelé. » 

FIN 

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