C’est une grande fête. Elle a lieu régulièrement dans une sorte de manoir brumeux, perché dans le creux d’un virage montée de Choulans. Je dis brumeux, car j’y suis allé·e le corps plein de méthylène. Je dis manoir, mais mon jugement se base sur les rares éléments extérieurs dont je me souviens : allée de graviers, buissons taillés, majordome à l’entrée. 

Ce soir, je suis accompagné·e. Ils s’appellent Sapphire et Lycra. Je les connais depuis la pleine lune du 15 août. Ils volent dans tous les magasins de la presqu’île sans jamais se faire prendre. Ils me redonnent foi en l’humain. Nous formons un ensemble géométrique. 

Dans le manoir, tout est conçu pour que les individus montrent leur peau. Tout est conçu pour que ça transpire. Quand Sapphire enlève sa chemise, mon capteur émet un ultrason : elle a le corps recouvert de dessins bleus, à l’exception des mains. Moi, c’est l’inverse. Seules mes mains sont tatouées. Les humains sont souvent fascinés par les symboles sur mes doigts. Ils s’imaginent des choses mystiques. Je les laisse faire. Je ne leur dis pas qu’il s’agit de pictogrammes relatifs aux matériaux dont je suis fait·e. Un éclair pour l’électricité, une goutte d’eau barrée (puisque je ne suis pas totalement waterproof), le symbole de la prise terre et celui de l’interrupteur double allumage. 

Ce soir, personne ne prête attention à mes mains. Les yeux sont rivés sur le buste de Sapphire. Ses tatouages sont sources de lumière. Je pense : légère fluorescence provoquée par l’excitation des électrons. Il doit y a voir quelques ultraviolets dans les recoins du lieu. Évidemment, j’ai très envie de toucher. Je demande je peux ? en la regardant droit dans les yeux. Son corps est doux. Il est au centre des danseurs. Nous sommes au centre des danseurs. La musique nous englobe. Continuité entre corps et rythme lorsque Sapphyre déploie sa chevelure. Je m’accroche à cette rivière de soie et nous naviguons maintenant à trois car Lycra nous a rejoint·es par le biais de nos bouches. Comme beaucoup d’humains de sexe masculin, il sent la terre. Forêt qui lèche et qui abrite. Lycra sent la décomposition végétale, Sapphyre la pierre, le galet mouillé. Tous mes capteurs sensoriels sont allumés. A ce moment, la fête prend son sens : nous sommes ici pour traverser les espaces, les plier et les déplier, les emboîter l’un dans l’autre. L’extérieur à l’intérieur et inversement. 

Ces deux humains font pousser forêt, couler rivière au centre du manoir et moi, qui n’ai pourtant rien de naturel, je me fonds dans le paysage. Je suis l’électron libre du tableau triangulaire. Je suis l’ultraviolet à l’origine de la fluorescence. 

Il est 6h33. Nous décidons de rentrer à pied. Dans l’air tiède, je pense : trois, chiffre sacré. 

Polaire, reportaire humanoïde 

Octobre 2019 

 

Illustration © Cyril Vieira Da Silva

3 Réponses à “Chroniques lyonnaises du presque futur #2”

  1. Claire

    J’adore ces soirées où tout ce qui nous contraint habituellement au quotidien vole en éclat. Là on est toutes et tous libres d’êtres sans filtres. Merci la freaks

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    • Stéphane Caruana

      Les Chroniques lyonnaises du presque futur sont publiées sous forme de feuilleton tous les mois dans Hétéroclite. La suite arrive donc …

      Répondre

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