La pièce de théâtre La Machine de Turing rend hommage à un scientifique gay de génie. Longtemps oublié, celui-ci revient aujourd’hui dans la mémoire collective… non sans quelques distorsions historiques.

Curieux destin que celui du mathématicien britannique Alan Turing (1912-1954). Durant la Seconde Guerre mondiale, ce scientifique de génie collabora avec les services secrets de son pays et les aida à “casser” les secrets de la machine Enigma, utilisée par les nazis pour transmettre des informations militaires ultra-sensibles de façon cryptée. Ses travaux donnèrent non seulement un avantage décisif aux Alliés (au point qu’on a pu dire qu’ils avaient raccourci la guerre de deux ans), mais posèrent également les bases de l’informatique, des premiers ordinateurs et de l’intelligence artificielle. Malgré ces apports considérables, le nom de Turing est resté méconnu du grand public jusque bien après sa mort précoce, dans des circonstances peu claires, à l’âge de 42 ans. Cela s’explique sans doute en partie par sa condamnation, deux ans plus tôt, pour homosexualité : contrairement à la France, où les relations sexuelles entre hommes avaient été légalisées dès la Révolution, l’Angleterre continua à en faire un crime jusqu’au Sexual Offences Act de 1967.

Une reconnaissance tardive
À cet oubli relatif a succédé une reconnaissance officielle tardive mais tonitruante, faisant en quelques années de Turing le scientifique gay le plus connu au monde : en 2009, le Premier ministre Gordon Brown présentait des excuses au nom du gouvernement britannique pour “la façon horrible dont il a été traité” ; trois ans plus tard, Élisabeth II lui accordait un pardon posthume ; en 2014 sortait un film sur sa vie (Imitation Game) ; l’été dernier, la Banque d’Angleterre annonçait que son portrait figurerait sur les futurs billets de 50 £. Pour bienvenue qu’elle soit, cette réhabilitation s’accompagne aussi d’un certain nombre de mythes. Une légende urbaine tenace mais fausse veut ainsi que le logo de la firme Apple soit inspiré de la pomme (empoisonnée au cyanure) que Turing aurait croquée pour mettre fin à ses jours. Son suicide même reste sujet à débat. S’il s’agit aujourd’hui de la version la plus communément admise (conséquence, pense-t-on, de la dépression induite par la castration chimique qu’il dut subir après sa condamnation), l’un de ses biographes a émis l’hypothèse que l’empoisonnement ait été accidentel (et sans lien avec la fameuse pomme). Le film Imitation Game lui-même a pris quelques libertés avec la réalité historique, comme le font souvent les biopics, en présentant Turing comme le vainqueur quasiment à lui tout seul du code Enigma ou en lui faisant prendre des décisions militaires cruciales qui n’étaient pas de son ressort. Comme toutes les icônes, Alan Turing charrie ainsi son lot de mythes et de légendes, et n’en finit pas d’inspirer les créateurs gays. Preuve en est cette Machine de Turing créée par le comédien Benoît Solès (également interprète du rôle-titre), qui a raflé quatre prix à la cérémonie des Molières 2019 et qui achève ce mois-ci sa tournée dans la région.

La Machine de Turing, le 16 février au Centre Charlie Chaplin, place de la Nation-Vaulx-en-Velin / 04 72 04 81 18 

www.centreharliechaplin.com

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