Terrence McNally, auteur notamment en 1994 de Love! Valour! Compassion!, pièce qui suit les évolutions d’un groupe d’amis durant l’épidémie de sida à travers une série de weekends à la campagne, est décédé mardi 24 mars des suites d’une infection au Covid-19 à l’âge de 81 ans. À travers plusieurs de ses pièces, il s’était fait le porte-voix de la communauté homosexuelle.

Nous l’avions rencontré le 8 mai 2014 dans son appartement de l’East Village, dans une de ces rues de New York bordées de poiriers d’apparat dont les fleurs sentent le sperme lors de leur éclosion au printemps. Entretien inédit à propos de théâtre, d’homosexualité et du sida. 

 

Terrence McNally

 

« Je ne me suis pas dit : « je vais écrire une pièce sur le sida » comme j’aurais pu dire : « je vais écrire sur Maria Callas » »

 

Pour commencer, pourquoi avez-vous choisi d’écrire sur le sida au début des années 1990 ? 

Terrence McNally : À vrai dire, je ne sais pas comment on pouvait vivre à New York, ou aux États-Unis, et ne pas écrire sur le sida à l’époque. Mon écriture a toujours été imprégnée de ce qui se passe autour de moi, et le sida était un sujet tellement énorme, qui touchait de plein fouet la scène artistique et notamment le théâtre. Je ne me suis pas dit : « je vais écrire une pièce sur le sida » comme j’aurais pu dire : « je vais écrire sur Maria Callas », c’était différent. C’était juste le reflet de ce qui se passait autour de moi, dont je faisais partie. Ca a été une dévastation énorme dans le milieu du théâtre : c’était inévitable d’en parler. 

 

Était-ce une démarche politique d’écrire sur ce sujet pour vous ? 

Oui, absolument. Personnelle et politique. Mais je fais partie de ces auteurs qui pensent que tout ce que vous écrivez est politique. Au moment de l’épidémie de sida, si vous décidez d’écrire une comédie romantique qui n’a rien à voir avec la réalité, c’est prendre une position politique qui signifie : « je me fous de ce qui se passe, j’ai décidé d’ignorer ce qui est en train de se passer, ce qui se passe n’a pas vraiment lieu ». Je pense donc que nos choix sont politiques. 

Mais écrire sur le sida a aussi été personnel pour moi. J’ai toujours pensé que les manifestations d’Act-Up avaient une portée bien plus politique que ce qui pouvait se faire au théâtre. Le théâtre parle plus aux émotions des gens que les politiciens, mais les deux sont importants. Chaque pièce qui parlait de ce qui était en train de se passer était aussi importante que chaque manifestation, que chaque décision politique ou que chaque personnalité publique qui s’exprimait sur le sujet. Tout cela fonctionne ensemble. 

 

Dans quelle mesure alors, écrire sur le sida était personnel pour vous ? Y a-t-il un aspect autobiographique dans Love! Valour! Compassion!, ou dans Andre’s Mother ou encore plus récemment dans Mothers and Sons ?

Oui, il y a une part autobiographique dans tout ce que j’écris mais il s’agit plus d’autobiographie émotionnelle que d’autobiographie au sens strict. Un de mes anciens amants est mort du sida, mon partenaire de l’époque également. Et beaucoup d’amis évidemment. Mais ces deux personnes, l’une avec laquelle je vivais dans cet appartement même et l’autre qui avait été acteur dans plusieurs de mes pièces ont été touchées. J’ai eu ma part d’histoires terribles dans la dévastation de cette maladie. Les gens étaient physiquement malades d’une manière dont ils ne le sont plus aujourd’hui. On ne savait pas quoi faire, c’était quelque chose de nouveau. Il n’y avait pas de trithérapies, pas de soin possible. Tout le monde était terrifié et essayait des choses qui les rendaient parfois encore plus malades. C’était une période absolument horrible et cela s’est retrouvé dans mon travail. 

Je pense que Lips Together, Teeth Apart est une pièce qui traite plus du sida qu’il n’y parait même si les personnages principaux sont hétérosexuels. Car la pièce aborde la question de la peur et je pense que le sida a agi comme un révélateur de l’homophobie dans notre culture. Le sida est encore présent aujourd’hui même s’il l’est différemment que dans les années 1980 et l’homophobie est encore présente bien que je sois légalement marié à un autre homme maintenant. L’évolution de la loi ne change pas radicalement les choses, ne fait pas disparaitre l’homophobie ou le racisme. Le coeur humain évolue lentement parfois. C’est pourquoi je voulais écrire cette pièce, Mothers and Sons, que je ne considère pas vraiment comme la suite d’Andre’s Mother. D’ailleurs, je suis persuadé que la plupart des gens qui ont vu Mothers and Sons ne savent pas qu’il existe une très courte pièce intitulée Andre’s Mother que j’ai écrite il y a 25 ans. Mais j’aime tellement le prénom Andre ! Et dans la première pièce, la mère ne parlait pas du tout. Donc j’ai voulu écrire ce qu’une mère avait à dire. Les personnages étaient tout blancs ou tout noirs il y a 25 ans, et à présent je me sentais capable de comprendre sa réaction. Et je pense que grâce à l’interprétation de Tyne Daily, le public est touché par la mère, son incapacité au changement a évolué. Elle a payé son homophobie par une grande solitude et un grand isolement et elle désire à présent se rapprocher de son petit-fils, alors qu’elle n’aurait jamais imaginé avoir un petit-fils à l’époque. 

Terrence McNally Mothers and Sons

 

« Mes parents savaient que j’étais gay : à dix-huit ans je vivais avec un homme et il n’y avait qu’un lit dans l’appartement »

 

Pensez-vous que la lutte contre le sida, et les pièces à propos de l’épidémie dans une certaine mesure, ont permis d’avancer sur la question de l’égalité des droits pour les homosexuel·les ? 

En effet, je pense que le traumatisme du sida nous a forcé à réévaluer ce que signifiait être gay. En tant que survivants de l’épidémie de sida, il est de notre devoir d’aller de l’avant et de rejeter les étiquettes. Je pense qu’aujourd’hui la jeune génération est bien plus sûre d’elle et plus confiante dans ses droits. Mais être gay dans le milieu théâtral n’est pas la même chose que d’être gay et fermier, ou médecin dans un grand hôpital ou vendeur dans un magasin. C’est une expérience très différente, privilégiée. 

Pour moi, il a toujours été important d’être out, et je l’ai toujours été, ça n’a jamais été un événement en soi. Mes parents savaient que j’étais gay : à dix-huit ans je vivais avec un homme et il n’y avait qu’un lit dans l’appartement. Je ne comprenais pas mes amis qui prétendaient être hétéros aux yeux du monde et étaient heureux d’être gays seulement le vendredi et le samedi soir dans les bars ou attendaient l’été pour aller à Fire Island ou à Provincetown et être librement gays pendant deux semaines. Je le comprenais en fait, mais je ne l’approuvais pas. J’ai eu une relation avec un homme qui n’était pas out ni auprès de sa famille ni professionnellement. Je ne pense pas qu’il trompait grand monde mais lui y croyait. Nous n’avons jamais vécu officiellement ensemble, même si je passais toutes les nuits chez lui à deux blocs de mon appartement. Toute cette mascarade était épuisante. 

C’est plus simple aujourd’hui d’être out et cela en partie à cause du sida et grâce aux personnes qui se sont battues dans les années 1990. Mais je n’ai jamais été puni pour avoir été gay en temps qu’auteur. Je me suis senti marginalisé, oui : « c’est une pièce gay ». Mais je suis de l’avis d’Oscar Wilde, l’important est plutôt de savoir s’il s’agit d’une bonne ou d’une mauvaise pièce. 

 

Aviez-vous à l’esprit d’autres pièces traitant du sida quand vous avez écrit les vôtres comme As Is de William M. Hoffman ou The Normal Heart de Larry Kramer ? 

Non. As Is d’Hoffman est souvent considérée comme la première pièce à propos du sida. Mais je n’ai pas eu besoin de modèles pour écrire sur le sujet. Néanmoins, je respecte ces deux pièces qui ont été les premières à dépeindre la communauté gay face à l’épidémie de sida.

Je pense que ma comédie, The Ritz (1975) est pour le coup la première pièce jouée à Broadway où des personnages gays étaient actifs sexuellement et c’était sans doute un geste politique fort mais les gens ne s’en sont pas rendus compte parce que c’était traité avec humour. Tous les personnages gays que j’avais vus au théâtre avant cela étaient des personnages comiques, mais des sortes de stéréotypes du voisin gay, très commedia dell’arte. Sinon, ils étaient alcooliques, très déprimés et finissaient généralement par mourir avant la fin de la pièce. Dans tous les cas, ils n’occupaient jamais le premier plan. Mise à part dans The Boys in the Band [de Mart Crowley (1968)] où tout le monde est gay et où être gay est le sujet, mais je n’ai jamais été fan de la pièce à cause de son homophobie internalisée.

Malheureusement, pour diverses raisons, je n’apprécie pas vraiment l’adaptation cinématographique qui a été faite de The Ritz, le film est moins efficace que la pièce, mais il permet néanmoins de conserver une trace de cette oeuvre. 

 

« Je suis toujours étonné quand de jeunes gays viennent me voir et me disent, à propos de mes pièces, qu’ils ne savaient pas. C’est notre histoire, comment ne peuvent-ils pas savoir ? C’est pourtant encore si récent. » 

 

Love! Valour! Compassion! n’est pas une pièce documentaire sur le sida comme peuvent l’être The Normal Heart ou As Is et pourtant on y trouve un traitement très réaliste de la maladie et de ses effets. 

Dans cette pièce, je voulais montrer des hommes gays vivant avec le sida qui tombent toujours amoureux et entretiennent des relations et prennent soin les uns des autres. C’était ma réponse à des pièces comme Angels in America [de Tony Kushner] ou The Normal Heart qui politisaient tous les rapports. Sans leur manquer de respect, ce sont des pièces merveilleuses. Mais on veut tous pouvoir dire à quelqu’un : « Seras-tu là quand je mourrai ? Je ne veux pas mourir seul ». C’est cette partie-là que je voulais montrer, mon expérience en tant qu’homme gay et il me semble que je n’étais pas le seul à l’éprouver. Nous avons fait tout ce que nous pouvions pour nos proches à l’époque, mais nous ne les avons pas sauvés. 

Je ne sais pas si j’écrirais à nouveau une pièce sur le sida mais il me semble que les cicatrices du sida sont encore avec nous. Certains disent que l’épidémie sera bientôt un paragraphe dans un livre d’histoire, puis une note de bas de page, mais nous sommes encore loin de cette situation. Je suis toujours étonné quand de jeunes gays viennent me voir et me disent, à propos de mes pièces, qu’ils ne savaient pas. C’est notre histoire, comment ne peuvent-ils pas savoir ? C’est pourtant encore si récent. Mais les gays de mon âge deviennent invisibles aux yeux des plus jeunes, et j’étais sans doute comme eux à leur âge. Heureusement, le théâtre et les arts peuvent transmettre un peu de cette histoire. 


 

Nombre de vos pièces, dont la dernière en date Mothers and Sons, ont été montées à Broadway. C ’est important pour vous ?

Oui, je pense que c’est important qu’une telle pièce soit montrée à Broadway. Je ne veux pas laisser ces théâtres-là uniquement aux shows gigantesques et aux stars de la télévision. C’est la même chose pour les gays et les lesbiennes : je ne veux pas être un citoyen de seconde classe. On doit pouvoir se marier, on doit pouvoir être présenté·es à la Maison Blanche. Vous savez, je suis allé à la Maison Blanche plusieurs fois et quand j’ai enfin présenté Tom au Président Obama comme étant mon mari, c’était génial. Pas mon ami, mais mon mari. Je pense que des progrès ont été faits et que les arts y ont contribué. Toutes ces pièces, The Normal Heart, As Is et Love! Valour! Compassion! ont abouti à quelque chose. Ainsi que les manifestations d’Act-Up et que les gens faisant leur coming-out. 

[Mark, le jeune homme qui sort le chien rentre dans l’appartement. Terrence McNally s’enquiert de la qualité des selles de sa chienne. Tout va bien.]

 

Terrence McNally en 6 pièces

  • The Ritz (1975) : Pour échapper à son beau-frère mafieux, Gaetano Proclo, businessman hétérosexuel, trouve refuge dans un sauna gay. Pièce adaptée en 1976 au cinéma par Richard Lester.
  • Andre’s Mother (1988) : À la mort de son amant Andre, des suites du sida, Cal est confronté à la mère de ce dernier. Pièce adaptée pour la télévision par Deborah Reinnisch en 1990.
  • Lips Together, Teeth Apart (1991) : À l’occasion d’Independance Day, deux couples hétérosexuels passent le weekend à Fire Island, dans la maison dont vient d’hériter Sally, suite à la mort de son frère du sida. 
  • Love! Valour! Compassion! (1994) : Les évolutions des rapports d’un groupe de huit amis gays durant l’épidémie de sida à travers une série de weekends à la campagne. Pièce adaptée au cinéma en 1997 par Joe Mantello. 
  • Corpus Christi (1998) : La pièce transpose la vie de Jésus et de ses apôtres parmi un groupe d’hommes gays vivant au Texas. 
  • Mothers and Sons (2014) : Vingt ans après la mort d’Andre, sa mère tente de se réconcilier avec Cal, son petit ami de l’époque.

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